UKRAINE - 1917 x 2077 : la Science-fiction dans les Décombres de l’Histoire.
- 21 avr.
- 6 min de lecture

Par Murray Wegeler
Au cœur du conflit russo-ukrainien, deux mondes coexistent, une collision entre les innovations dignes de l'univers Cyberpunk et les pratiques que l'on retrouve dans nos livres d'histoire.
Depuis 2022, l'Ukraine a été forcée de s'adapter aux dynamiques de guerre imposées par l'armée russe et par le manque de matériel face à un adversaire aux ressources nettement supérieures.
Entre le manque de défense anti-aérienne, la pénurie d'hommes et l'absence de bombes planantes de type KAB dans son arsenal, l'armée de Kiev a dû faire preuve d’une adaptation constante, nous offrant par là même une image des guerres à venir. En quatre années, l'évolution du conflit est tout simplement surréelle.
En tant que reporters de guerre, lorsqu'en 2026 nous évoluons dans les environs du front, nous sommes confrontés à un monde parallèle. On croise des chars assourdissants équipés de piquets anti-FPV, se déplaçant tel un hérisson géant ; des véhicules recouverts de cages métalliques et de brouilleurs, conçus pour neutraliser les FPV ; des feux de circulation à l'entrée d'une route menant au front, signalant la présence de drones dans le secteur. Cela n'a plus aucun sens, et pourtant, deux époques coexistent, permettant la défense et le maintien des premières lignes.

Écrans retranchés
Sur le front, bricolage et technologies de pointe forment une même doctrine de guerre, digne de la science-fiction. Des kilomètres de filets tendus au- dessus des routes pour neutraliser des FPV capables de détruire des véhicules à plusieurs centaines de milliers de dollars. La guerre en Ukraine, résumée en une image. Entre 2022 et 2026, la différence de dynamique est sans appel. Le pick-up européen d'occasion a remplacé le blindé soviétique. Plus discret, plus rapide, plus sacrifiable.
Le déploiement des drones a accéléré de façon exponentielle le besoin d'innover, peu importe les conditions. Les positions des dronistes sont devenues le symbole de deux époques en pleine confrontation et en pleine symbiose. Pendant des jours, des soldats creusent des tranchées reculées à la pelle et à la pioche, pendant qu'une partie de l'équipe prépare le passage des gaines pour les antennes de retransmission, elles-mêmes connectées à un réseau américain, directement relié aux satellites. Ces soldats, pour beaucoup qui ont grandi avec le jeu Call of Duty, Instagram et les Labubu pour les plus jeunes, vivent pendant plusieurs jours d'affilée sous terre à trois mètres de profondeur, couverts de poutres de bois, une cigarette électronique à la main, une radiocommande de pilotage et un casque VR autour du cou, en attendant de faire décoller un drone FPV, en partie fabriqué par des imprimantes 3D, chargé de C4 ou de TNT.

Une vie sous-terre avec la WiFi, à la mercie des FPV et de l’artillerie.
À moins de cinq kilomètres des premières lignes, une équipe de dronistes composée de quatre hommes veille sur leurs écrans les images en direct d'un drone d'observation ISR, piloté par une autre équipe à quelques centaines de mètres. Les soldats vivent dans des petites pièces, l'aménagement est rustique, fabriqué en moins de deux semaines, tout en étant équipé des dernières technologies de retransmission radio et satellite.
Un pilote de drone FPV de la 3ème Brigade s'entraîne à attaquer des positions ennemies en lisière sur le logiciel "Ukrainian Fight Drone Simulator". Par le réalisme de ses graphismes et de son pilotage, ce jeu est devenu le cœur de l'entraînement des dronistes. La majorité des soldats y consacrent plusieurs heures par semaine durant leurs rotations en repos.
Un poste de commandement avancé, enterré dans les environs de Beresove. Toutes les images des drones en vol de la compagnie y sont centralisées. Certains scrutent les vidéos interceptées des drones russes, d'autres analysent les données radar, pendant que le commandant coordonne les unités sur tous les canaux de communication.
Les siècles à creuser
Les tranchées ne nous ont jamais quitté, à peine évoluées en un siècle. Après quatre années de guerre, elles ont été modifiées pour faire face à la présence des FPV, en se garnissant de filets et de toiles de camouflage pour limiter l'accès aux drones dans les couloirs de terre. Entre deux pièces d'une position, nous marchons quelques mètres entre des poutres de bois, en perdant le signal WiFi, en veillant à ne pas accrocher notre gilet pare-balles dans les câbles des relais, tout en gardant notre détecteur de fréquence dans une main, imprimé en 3D, avec un bip régulier indiquant l'absence de drones dans les environs. Théoriquement.
Les pelleteuses n'ayant plus accès aux zones de front, les Ukrainiens se plient à la pioche.
Les tranchées des premières lignes ont majoritairement été creusées à la pelle et à la pioche depuis 2022. Seules les positions d'appui au front, éparpillées dans un rayon de quelques kilomètres en arrière, dorénavant nommé la "Kill Zone", pouvaient être creusées avec l'aide de pelleteuses. L'hiver dernier a forcé les Ukrainiens à revenir sur les techniques ancestrales pour creuser les positions. Les drones se multiplient, étendent leur rayon d'intervention, et rendent de ce fait l'utilisation des machines presque impossible. Aujourd'hui, une pelleteuse présente à six kilomètres du front ne tiendrait pas une journée face aux FPV. La technologie repousse les deux armées à revenir à des pratiques éprouvées, quitte à exposer les soldats eux-mêmes lors de la construction.
La doctrine Bob le rustique
Une unité de dronistes, avec qui j'ai vécu plusieurs semaines, avait reçu une nouvelle antenne de retransmission télescopique. Avec le gel, le déploiement était impossible. Dans moins de deux heures, trois hommes partaient en rotation pour le transporter en position. Ne pouvant pas utiliser de chalumeau par crainte de l’endommager, l’équipe a récupéré quatre pneus, deux empilés de chaque côté. Ils ont placé l'antenne dessus, l'ont couverte d'une bâche calée au sol par des bouteilles, en isolant l'entrée d'air. L'un d'eux est parti en cuisine chercher le réchaud en pleine cuisson et l'ont déposé sous la bâche. Pendant que tout le monde mangeait, moins de deux heures plus tard, l'antenne était dégelée. Par manque de moyens, les Ukrainiens innovent et s’adaptent sans cesse ; chaque soldat doit être capable de faire preuve de rusticité et se montrer bricoleur.
Leur vie dépend de cette doctrine. Dans la "Kill Zone" et aux abords du front, le déplacement en véhicule est absolument mortel. Chaque trajet est un pile ou face, tant le ciel est saturé de drones. La durée de vie moyenne d'un pick-up de rotation est de quelques semaines. Par manque de moyens, les Ukrainiens doivent protéger leurs véhicules au mieux, au moindre coût et le plus rapidement possible. Lorsque nous pénétrons la zone de mort, nous croisons de plus en plus de voitures comme sur la photo ci-dessus. Entre les brouilleurs sur le toit, un relais Starlink posé sur le capot et une cage garnie de filets autour de la carrosserie, on se croirait réellement dans un univers parallèle aux allures de Cyberpunk 2077.

Le bricolage se prépare en amont du front.
Que ce soit la fabrication d'agrafes pour les tranchées, la coupe de plaques métalliques pour protéger les portes des véhicules face au shrapnel, la modification des brouilleurs sur les pick-up, des hommes et des femmes passent des journées entières dans des conditions difficiles, avec très peu de matériel, pour sécuriser le déploiement des soldats au front.

Le code CYBERPUNK
Le concept du front n'est plus vraiment d'actualité, ici on parle de "Kill Zone". Rien que le nom est issu de la culture des jeux vidéo. La dénomination peut paraître surréaliste, et pourtant cet univers l'est réellement. Accéder aux positions relève d'une mise en scène digne de la série de Black Mirror.
Pendant plusieurs kilomètres, nous roulons sous des tunnels de filets nous protégeant partiellement des FPV, croisant des pick-up complètement cabossés, sortis tout droit des enfers, équipés de brouilleurs de dernière génération vissés sur le toit.
Nous-mêmes nous déplaçons dans un engin ultra léger tout terrain, fabriqué de toutes pièces par quelques soldats ingénieux, équipé d'un moteur 2.0 TDI récupéré sur une Golf accidentée importée de Pologne. Plus nous avançons dans cette zone, moins les règles s'appliquent ; la seule consigne est de rouler le plus vite possible, parfois coincés derrière un camion soviétique Kamaz chargé de bois, sans brouilleur, avec un chauffeur militaire bravant cette zone à 40 km/h.
Ne passez pas au jaune !
Ce feu de circulation donnant accès aux premières lignes est sûrement le symbole de cette nouvelle guerre en Ukraine. Il se situe à l'entrée des artères logistiques ukrainiennes, bien connues des Russes, des axes ciblés constamment. En vert, НЕБО ЧИСТЕ (Ne-bo tchys-tè) se traduit par ciel clair ou dégagé. Le feu orange n'est pas à couper instinctivement, ce n'est pas un intermédiaire de passage : КРИЛО (Kry-lo) indique une aile volante, autrement dit un drone à voilure fixe. L'indication rouge signale littéralement la menace FPV.

















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