HypAIRion : l’Armée de l’Air et de l’Espace prépare l’aviation de combat de demain

Par Audrey Rodrigues
Lancé en juillet 2026, le projet HypAIRion doit permettre à l’Armée de l’Air et de l’Espace d’expérimenter l’intelligence artificielle, l’autonomie et les plateformes de combat collaboratives. Lors du point presse qui s’est tenu ce jeudi 1er octobre à Balard, les responsables du projet ont détaillé les premières expérimentations, dont deux Mirage 2000 transformés en plateformes d’essai dès la fin de l’année. Une première expérimentation avec des drones de combat collaboratifs aux côtés d’avions de chasse est prévue à l’horizon 2028.
La guerre en Ukraine et les conflits récents ont remis la masse au centre des préoccupations militaires. Pour l’Armée de l’Air et de l’Espace, ce constat vaut également dans le domaine aérien. Le Rafale demeure le cœur de l’aviation de chasse française, mais il devra pouvoir être accompagné de plateformes inhabitées capables d’élargir ses possibilités d’action. « En haute intensité, la qualité ne dispense jamais totalement de la quantité », explique le colonel Cédric, chef du bureau développement capacitaire de l’état-major de l’Armée de l’Air et de l’Espace.
Des plateformes pour compléter le Rafale
Pour le colonel Cédric, les conflits récents ont montré que la qualité des équipements ne pouvait pas, à elle seule, répondre aux besoins d’un affrontement de haute intensité mené dans la durée. Le Rafale reste au cœur du dispositif, mais il doit pouvoir être accompagné d’autres plateformes.
Les drones de combat collaboratifs envisagés dans le cadre d’HypAIRion seraient des aéronefs inhabités, plus simples et moins coûteux qu’un avion de chasse. Ils pourraient augmenter la portée des capteurs, contraindre un adversaire à activer ses radars, emporter des armements ou prendre certains risques à la place d’un avion habité.
« L’idée, c’est notamment de pouvoir voir plus loin, de faire réagir l’adversaire, de lui faire activer ses radars, mais aussi de prendre du risque sur une plateforme inhabitée plutôt que sur une plateforme habitée » Le colonel Cédric
Cette multiplication des plateformes pose toutefois une difficulté. Un pilote ne peut pas simultanément conduire son propre avion et assurer le pilotage manuel de plusieurs aéronefs supplémentaires.
C’est là que l’intelligence artificielle intervient. Elle doit permettre d’automatiser certaines fonctions tout en laissant au pilote la conduite de son appareil et la décision tactique.
Pour le colonel Thibault, sous-directeur « emploi de l’intelligence artificielle » au sein de l’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense (AMIAD), le travail consiste précisément à traduire les besoins opérationnels en capacités techniques.
L’AMIAD apporte ainsi une IA souveraine à deux niveaux du projet : l’autonomie des plateformes aériennes et le système de commandement et de contrôle. Le colonel Thibault évoque également l’autonomie de mission, destinée à accompagner le pilote avant, pendant et après son vol. Elle doit notamment intervenir dans la préparation de mission, l’intégration des informations et l’exploitation des données disponibles. Le principe est de préserver ce que les militaires décrivent comme un avantage décisif du combat aérien : le temps.
« Celui qui détecte, comprend, décide et agit le plus vite prend l’avantage », résume en substance le colonel Cédric. L’IA doit donc permettre de transformer la masse croissante de données disponibles en aide à la décision.
Deux Mirage 2000 pour tester les premières briques
HypAIRion doit d’abord passer par une phase d’expérimentation. Deux Mirage 2000 sont actuellement modifiés avec un nouveau calculateur afin de tester concrètement les premières briques technologiques.
Les premiers cas d’usage portent notamment sur l’optimisation de trajectoire et l’aide à la décision tactique. L’intelligence artificielle pourrait ainsi contribuer à déterminer le moment le plus pertinent pour employer un armement. Cette étape doit permettre de confronter les technologies aux besoins réels des équipages avant d’aller vers des expérimentations plus complexes.
« On repart d’une feuille blanche » pour traduire les besoins des pilotes de chasse en exigences techniques, explique de son côté le colonel Thibault. L’expérimentation doit rester itérative : les besoins évoluent avec les conflits, tout comme les performances des modèles d’intelligence artificielle.
Une première expérimentation avec des plateformes de combat collaboratives aux côtés d’avions de chasse habités est prévue à l’horizon 2028.
Les premières phases consisteront à vérifier comment ces plateformes volent, comment elles sont contrôlées et comment elles communiquent avec les autres systèmes. Les scénarios pourront ensuite devenir progressivement plus complexes, jusqu’à envisager des emplois avec armement.
Le modèle testé en 2028 ne sera pas nécessairement celui qui équipera les forces à terme. Cette première étape doit surtout permettre d’accumuler un retour d’expérience et d’éclairer les choix capacitaires à venir.
L’IA déjà intégrée dans les travaux sur le Rafale
HypAIRion ne part toutefois pas de zéro. La DGA expérimente déjà plusieurs applications de l’intelligence artificielle sur le Rafale. L’ingénieur général de l’armement Sébastien, directeur du programme Rafale à la DGA, cite notamment le pod de désignation laser Talios.
Une intelligence artificielle doit permettre au système de détecter et de reconnaître des objectifs au sol. L’équipage désigne une zone d’intérêt, puis le pod analyse les images recueillies et identifie les éléments susceptibles de correspondre à des menaces ou à des objectifs prioritaires.
Le principe est de permettre au pilote de se concentrer sur les éléments sélectionnés par le système plutôt que d’analyser lui-même l’ensemble des images. Cette capacité doit être livrée aux forces à partir de 2027. « L’IA peut apporter de la réactivité et de l’efficacité » dans de nombreuses tâches, explique l’ingénieur général de l’armement Sébastien. Les applications étudiées concernent également la préparation des missions, l’entraînement avec des adversaires simulés, l’autonomie des plateformes non pilotées et le soutien des aéronefs.
Dans ce dernier domaine, les données recueillies par les capteurs pendant les missions peuvent révéler des fragilités qui ne ressortent pas nécessairement des comptes rendus de maintenance. Leur exploitation peut ensuite permettre d’identifier les appareils les plus robustes pour les missions nécessitant une forte disponibilité, notamment lorsque les capacités de soutien sont limitées.
Ces expérimentations alimentent directement les travaux préparant le standard F5 du Rafale, avec un rendez-vous prévu en 2033.
Un Rafale conçu pour accueillir davantage d’IA
Le standard F5 doit notamment renforcer les capacités de calcul du Rafale. Les travaux concernent le radar, le système d’autoprotection, le pod Talios et les modules de traitement du système de mission.
Pour l’ingénieur général de l’armement Sébastien, cette évolution ne peut toutefois pas se limiter à installer davantage de puissance informatique. « Il faut que le système soit ouvert », explique-t-il en substance. L’enjeu est de permettre aux forces de faire évoluer les outils et de développer des applications répondant à leurs besoins opérationnels.
Une première capacité existe déjà avec le standard F4 et sa tablette connectée au système de mission. Le F5 doit aller plus loin en donnant accès à davantage de données et de ressources de calcul, tout en améliorant les interactions avec les communications et les liaisons de données. Cette évolution doit notamment permettre de commander des plateformes de combat autonomes depuis le Rafale.
La donnée devient alors un élément essentiel du cycle opérationnel. Les informations recueillies pendant un vol doivent pouvoir être exploitées rapidement pour préparer les missions suivantes.
Après chaque mission, les données peuvent être annotées afin d’identifier les bons et les mauvais fonctionnements. Elles servent ensuite aux équipes chargées de développer et d’entraîner les algorithmes. « Le cycle d’apprentissage doit être beaucoup plus court », explique l’ingénieur général de l’armement Sébastien : les informations issues des vols doivent rapidement revenir vers les équipes qui développent les outils.
Faire évoluer les capacités au rythme de la menace
Cette capacité d’évolution constitue l’un des fondements d’HypAIRion. Pour le colonel Cédric, les conflits récents montrent que les équipements peuvent changer rapidement au cours d’une même guerre. Il cite notamment l’évolution permanente de certaines menaces et les adaptations réalisées en urgence pour y répondre. L’Armée de l’Air et de l’Espace veut donc accélérer ce cycle.
L’idée avancée lors du point presse est particulièrement ambitieuse : identifier le matin une évolution nécessaire pour une mission et pouvoir, dans un scénario idéal, disposer dès l’après-midi d’un logiciel adapté pour le vol suivant. Cette logique suppose des architectures ouvertes et modulaires dont l’État conserve la maîtrise. Elle doit notamment éviter qu’une évolution d’un capteur ou d’un armement soit systématiquement dépendante d’une architecture propriétaire.
Les futures plateformes sont ainsi envisagées comme des « ordinateurs qui volent », selon l’expression employée lors du point presse, avec une séparation entre les fonctions indispensables à la sécurité du vol et celles liées à la mission.
Une IA souveraine, mais un écosystème ouvert
Pour l’AMIAD, cette transformation pose plusieurs défis techniques. Le colonel Thibault en identifie notamment trois : entraîner les modèles avec les données opérationnelles produites par les pilotes, modéliser précisément le métier et les besoins de l’équipage, particulièrement en vol sous forte charge cognitive, et répartir les capacités d’intelligence artificielle entre plusieurs plateformes. À cela s’ajoute la sécurité des systèmes.
L’AMIAD dispose déjà d’un retour d’expérience avec Pendragon, projet consacré à l’orchestration par IA de plateformes hétérogènes dans le domaine terrestre. Les expérimentations menées depuis environ un an et demi doivent servir de base aux travaux d’HypAIRion.
L’agence s’appuie également sur son pôle de recherche hébergé à l’École polytechnique et sur les échanges avec le monde académique. Les performances des modèles évoluent rapidement, ce qui impose de maintenir une veille et une capacité d’expérimentation permanentes.
Le projet doit parallèlement associer les grands industriels de l’aéronautique et du spatial à des entreprises spécialisées dans l’intelligence artificielle. Le modèle envisagé est celui d’un « hub industriel », dans lequel les acteurs historiques et les start-up peuvent travailler avec l’État. L’architecture générale resterait maîtrisée par celui-ci, tandis que les partenaires technologiques pourraient évoluer au fil du temps. « L’idée, c’est de pouvoir changer d’acteur si, dans cinq ans, un autre est meilleur », explique le colonel Thibault. Une approche déjà expérimentée par l’AMIAD dans le cadre de Pendragon.
L’humain reste au centre
L’autonomie croissante des plateformes ne signifie pas pour autant la disparition des équipages.
Les responsables du projet l’ont clairement indiqué, aucun horizon, y compris à 2030 ou 2040, n’est actuellement envisagé avec une aviation de combat composée uniquement de plateformes inhabitées.
L’emploi d’un armement doit rester une décision humaine. L’intelligence artificielle peut assister le pilote, traiter des informations ou prendre en charge certaines fonctions, mais elle ne doit pas se substituer à l’appréciation opérationnelle et au sens tactique de l’équipage.
Le fonctionnement attendu d’HypAIRion est par ailleurs différent de celui d’un drone traditionnel téléopéré depuis une station au sol. Une partie de l’intelligence nécessaire au fonctionnement des futures plateformes devra être embarquée, avec des modèles susceptibles d’être actualisés et réentraînés.
Repenser l’escadron de chasse
HypAIRion ne porte donc pas uniquement sur le développement de nouvelles technologies. Le projet doit également permettre de réfléchir au concept d’emploi, à la doctrine, à l’organisation, aux ressources humaines, à l’équipement et à la préparation opérationnelle.
L’arrivée de plateformes collaboratives pourrait notamment modifier leur entretien et leur entraînement. Elles ne seraient pas nécessairement appelées à voler aussi régulièrement qu’un avion de chasse en conditions réelles. Une partie importante de leur préparation pourrait être réalisée en simulation.
Cette évolution pourrait également transformer les profils présents dans les escadrons. Les responsables du projet envisagent notamment davantage de compétences informatiques et numériques au sein des unités. La feuille de route prévoit une première expérimentation à grande échelle autour de 2028, puis des essais progressivement plus complexes. Les enseignements tirés de ces travaux permettront de préciser les futurs concepts d’emploi et les capacités à retenir.
HypAIRion doit ainsi permettre de traiter davantage d’informations, d’accélérer la prise de décision, d’améliorer la survivabilité des équipages et de faire évoluer les capacités de l’Armée de l’Air et de l’Espace au rythme de la menace.





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