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"J'ai vu Daesh arriver" : le combat de Zhian Alhamad pour la mémoire des Yézidis

  • il y a 2 jours
  • 8 min de lecture
Zhian Alhamad et sa mère Mahabat dans le centre ville de Sinjar après la reprise de la ville à la suite de l'occupation de Daesh. Irak 2015.
Zhian Alhamad et sa mère Mahabat dans le centre ville de Sinjar après la reprise de la ville à la suite de l'occupation de Daesh. Irak 2015.

Par Audrey Rodrigues


À l’été 2014, lorsque l’organisation État islamique lance son offensive sur la région de Sinjar, dans le nord-ouest de l’Irak, Zhian Alhamad a dix-sept ans et vit encore dans le village de Tel Qasab Kaven, où elle grandit au sein d’une famille yézidie modeste mais unie, dans une région déjà fragilisée par des décennies de marginalisation, d’instabilité politique et de violences récurrentes. Douze ans plus tard, installée en France, elle revient sur ce moment de bascule où tout un monde s’est effondré, mais aussi sur les années de survie, d’exil et de reconstruction qui ont suivi, dans un témoignage poignant où la mémoire individuelle rejoint l’histoire collective d’un peuple frappé par ce que l’ONU a qualifié de génocide.


Une enfance dans un territoire abandonné

Zhian grandit dans une région où l’État irakien, depuis Bagdad, est longtemps perçu comme distant, parfois absent, et où les services publics sont quasi inexistants. Dans son village, il n’y a ni hôpital ni véritable école jusqu’à la fin des années 2000, et la vie quotidienne repose sur des ressources limitées, dans un territoire où la pauvreté est structurelle et où les tensions communautaires sont anciennes.


Son père est chanteur, sa mère s’occupe du foyer, ses frères ont rejoint les forces Peshmergas. Zhian, quant à elle suit une scolarité scientifique en terminale, avec l’idée de poursuivre des études et garde le souvenir d’une réussite scolaire qui lui semblait alors ouvrir un avenir : « J’étais première de ma classe et j’en étais très fière. » dans une existence qu’elle décrit comme simple mais heureuse.


Pourtant, cette normalité apparente est constamment traversée par une insécurité latente, faite d’attentats, d’enlèvements et de violences ciblées contre les Yézidis, notamment après 2003 et la chute du régime de Saddam Hussein, période qui, selon elle, n’a pas fait disparaître les discriminations mais a plutôt laissé place à une instabilité encore plus diffuse. « La pauvreté était très présente sous le régime de Saddam Hussein », explique-t-elle, en précisant que si une forme de développement a pu apparaître ensuite, les menaces contre sa communauté n’ont jamais cessé.


Elle se souvient notamment des attaques qui ont frappé la région de Sinjar en 2007, ainsi que d’un drame familial en 2010 : « Mon cousin a été kidnappé puis assassiné simplement parce qu’il était yézidi », dit-elle. Ces événements, s’inscrivent dans une continuité de violences qui rend progressivement l’idée même de sécurité de plus en plus fragile. C’est dans ce contexte qu’arrive l’été 2014, après la prise de Mossoul par l’organisation État islamique, lorsque les premières rumeurs puis les premiers avertissements commencent à circuler dans la région.


"Ce n'est plus le moment de lire, c'est le moment de fuir"

Un jour de juillet, deux femmes gitanes venues de Mossoul se présentent à leur domicile et demandent à s’entretenir avec Mahabat, sa mère. Leur avertissement est sans détour : « Daesh est très dangereux pour vous. Ils vont tuer les hommes yézidis et réduire les femmes en esclavage », disent-elles, avant d’ajouter une phrase que Zhian n’oubliera jamais, adressée directement à elle : « Ce n’est plus le moment de lire. C’est le moment de fuir », avant d'ajouter en la dévisageant : « en plus, elle est belle, Daesh risque de la prendre ». Ces mots, qui auraient pu sembler irréels quelques semaines plus tôt, prennent soudain une dimension concrète, presque imminente.


Portrait de Mahabat Alhamad, mère de Zhian. Paris, mai 2026. Audrey Rodrigues / SENTRY Média.
Portrait de Mahabat Alhamad, mère de Zhian. Paris, mai 2026. Audrey Rodrigues / SENTRY Média.


3 août 2014 : la fuite

Dans la nuit du 2 au 3 août 2014, l’attaque commence sur Sinjar. Au matin, Zhian monte sur le toit de sa maison et observe ce qu’elle décrit aujourd’hui comme le moment exact où tout a basculé : elle voit les forces peshmergas se retirer. « J’ai compris que nous n’avions plus aucune protection », raconte-t-elle. La décision de fuir est immédiate. La famille quitte la maison sans emporter quoi que ce soit, dans une précipitation absolue, elle prend seulement une arme ainsi qu’une médaille en or appartenant à son frère et trouve refuge dans un camion prêté par un oncle, où s’entassent trois familles entières tandis que, sur les routes, des milliers d’autres civils convergent vers les montagnes de Sinjar dans un mouvement de panique généralisée.


Dans ce camion, elle raconte avoir été confrontée à une scène de violence et d’agression commise par un homme sur plusieurs passagers, dans un espace tellement surchargé que personne ne pouvait intervenir ni même réagir. « C'est la première fois que j'en parle. Ma cousine et ma belle-sœur l'ont aussi ressenti. Nous avions honte de le dire à mon oncle ou à mon frère », confie-t-elle. Elle reste silencieuse sur le moment, incapable de mettre des mots sur ce qui vient de se produire, dans un contexte de peur et de chaos. Ce n’est qu’après coup que l’émotion remonte, plus brute : elle parle d’une colère extrême, presque irrépressible, disant qu’elle a alors ressenti l’envie de « le tuer ».


Les montagnes deviennent alors un refuge de fortune pour des dizaines de milliers de personnes, mais aussi un espace de survie extrême où la vie se réduit à ses conditions les plus élémentaires. Pendant huit jours, Zhian et sa famille vivent sans eau suffisante, sans nourriture, sans communication, dans une chaleur pouvant atteindre près de cinquante degrés le jour et un froid intense la nuit. « Chaque jour, nous cherchions un peu d’eau, un peu de pain », résume-t-elle, en évoquant des scènes qui restent profondément gravées dans sa mémoire, notamment celle d’une femme âgée en train de mourir qui lui demande de l’eau, sans qu’elle puisse lui en donner.


Plus tard, lorsqu’elle parvient enfin à en trouver, elle boit longuement, dans un geste de survie presque instinctif : « Je me suis dit que même si je mourais après, ce n’était pas grave, au moins je n’étais plus assoiffée ». Elle évoque également des tirs entendus au loin lorsque Daesh exécute un groupe de civils à proximité du campement, renforçant la terreur permanente. Les larmes de son père : « Je me souviens des larmes de mon père, accablé par la détresse et l’impuissance. »


Autour d’elle, les scènes de détresse s’accumulent, avec des enfants affamés, des familles séparées, tandis que les communications sont coupées et que l’aide humanitaire reste irrégulière. Après huit jours, un corridor humanitaire permet à une partie des civils de quitter les montagnes, mais commence alors un autre parcours, celui de l’exil, à travers la Syrie, le Kurdistan irakien puis la Turquie, dans des conditions toujours précaires et marquées par la dispersion des familles. C’est aussi à ce moment que les pertes deviennent irréversibles.


Aujourd’hui, Zhian estime qu’environ soixante-dix membres de sa famille ont été tués, enlevés ou portés disparus, et elle évoque un système organisé de capture et de revente de femmes et d’enfants entre l’Irak, la Syrie et la Turquie, certaines personnes ayant été revendues à plusieurs reprises. Ces disparitions massives constituent, selon elle, l’une des dimensions les plus profondes du génocide, au-delà même des violences immédiates.


La France comme horizon


En août 2017, avant leur arrivée en France, Zhian et sa famille vivaient dans une caravane de 6m2 implantée sur le camp de Qadiya à Zaxo, au Kurdistan Irakien.
En août 2017, avant leur arrivée en France, Zhian et sa famille vivaient dans une caravane de 6m2 implantée sur le camp de Qadiya à Zaxo, au Kurdistan Irakien.

En 2017, sa famille arrive finalement en France avec des visas humanitaires, mais l’installation est loin d’être simple. Pendant deux jours, ils dorment dans une gare avant d’être orientés vers un hébergement d’urgence, puis vers un foyer à Soissons où ils vivront près de trois ans dans des conditions précaires, à cinq dans un espace restreint, dans une forme de survie administrative et sociale qui prolonge, autrement, celle des années précédentes. « Nous avions survécu au génocide, mais nous étions encore dans la survie », confie-t-elle.


Mais certaines blessures ressurgissent là où elle ne s'y attendait pas. Après plusieurs années passées dans un logement à Soissons, sa famille découvre, en face de son immeuble, des inscriptions faisant référence à Daesh. Sur un mur sont notamment visibles les slogans "Vive l'État islamique" et « الدولة الإسلامية الباقية » (« L’État islamique demeure »). Pour une famille yézidie ayant fui les crimes de Daesh, cette découverte provoque un choc profond. « Voir de tels messages dans le pays où nous avions trouvé refuge a été une expérience très douloureuse », explique-t-elle. Elle affirme qu’aujourd’hui encore, il lui arrive parfois de dissimuler son identité yézidie par crainte de représailles.


C’est pourtant dans ce contexte qu’elle reconstruit progressivement son parcours, en apprenant le français avec son frère et sa sœur, sans moyens, en récupérant du Wi-Fi pour télécharger des contenus éducatifs, avant qu’une rencontre décisive ne lui permette de reprendre le chemin de l’école malgré son âge. Cette rencontre est celle de Thierry Birrer, responsable d’établissement, qui joue un rôle déterminant en permettant son inscription et celle de sa sœur dans un lycée privé, entièrement pris en charge.


Elle y retrouve un cadre scolaire structurant, au point de devenir première de sa classe, et obtient un baccalauréat ST2S, puis poursuit ses études à l’université Paris-Sorbonne en LLCER arabe, dans ce qu’elle décrit comme un processus de reconstruction fondé avant tout sur l’éducation.


Au procès de Sabri Essid, traduire l'indicible


La cousine de Zhian et ses trois enfants ont été capturés par Daesh et détenus en Syrie. Ils ont été rachetés aux marchés des esclavages de Syrie en 2016.
La cousine de Zhian et ses trois enfants ont été capturés par Daesh et détenus en Syrie. Ils ont été rachetés aux marchés des esclavages de Syrie en 2016.

Elle devient interprète dans des procédures judiciaires liées aux crimes de l’organisation État islamique, notamment lors du procès de Sabri Essid. Elle explique avoir été sollicitée par l’organisation Yazda via un membre de sa famille, avant d’être directement contactée pour participer à la procédure en France.

Ce procès représente pour elle un moment essentiel : « Ce procès était extrêmement important pour moi. Voir la justice française prendre en compte notre histoire m’a donné confiance. Cela m’a également convaincu qu’il existe encore de l’humanité et de la justice dans ce monde. »


Mais l’expérience est extrêmement éprouvante sur le plan émotionnel. Elle raconte les difficultés à rester présente pendant les audiences : « Il m’est arrivé de vomir pendant les audiences, de devoir quitter la salle à plusieurs reprises et de pleurer presque tous les jours. » Elle précise que la majorité des victimes entendues étaient des membres de sa famille ou des personnes de son entourage proche, ce qui rendait chaque témoignage particulièrement difficile à traduire.


Elle insiste néanmoins sur sa volonté de poursuivre sa mission : malgré la charge émotionnelle, elle tenait à traduire ces récits pour faire entendre la réalité des crimes commis. Elle dit se sentir à la fois interprète et partie prenante : « Même dans mon rôle d’interprète, je me considérais également comme une victime, ou comme une partie civile venue réclamer justice devant un juge français. »


Elle évoque également des témoignages d’une violence extrême, parfois difficilement soutenables, notamment des récits de femmes yézidies réduites en esclavage sexuel, séparées de leurs enfants ou vendues à plusieurs reprises. L’une des histoires les plus marquantes qu’elle traduit est celle d’une femme yézidie captive de Sabri Essid, séparée de son enfant de six mois, vendu à un autre combattant. Elle évoque notamment le fait que certaines victimes ont été vendues à de multiples reprises, parfois jusqu’à dix-sept fois, à des membres de Daesh de différentes nationalités.


Malgré tout, elle décrit le procès comme un moment de reconnaissance : « C’était notre jour. Le monde nous regardait, et nous devions faire entendre notre voix. » Pour elle, il marque la première fois où les victimes ont réellement été entendues dans leur intégralité.


Pour elle, le génocide yézidi ne se résume pas aux massacres, mais constitue aussi une tentative d’effacement culturel et identitaire. « L’objectif était de détruire notre identité », explique-t-elle, en rappelant l’importance de la transmission de la langue, des traditions et de la mémoire collective. « Lorsqu’un verre est brisé, il ne redevient jamais comme avant », dit-elle.


Aujourd’hui encore, elle poursuit ses études et son engagement en France, entre reconnaissance pour la protection reçue et inquiétude face aux difficultés persistantes rencontrées par une partie de la communauté yézidie en exil. Son parcours, celui de sa famille, et celui de milliers d’autres survivants, dessinent l’histoire d’une reconstruction inachevée, mais aussi celle d’une mémoire qui refuse de disparaître.


« Nous devons continuer à parler de ceux qui ne sont plus là », dit-elle simplement, comme une conclusion qui dépasse son propre récit et engage une responsabilité plus large.


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