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SPT : "Nous sommes rentrés. La guerre, elle, est restée."

  • 8 avr.
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 5 jours

Image générée par l'IA. Parisa Azeri Coq.
Image générée par l'IA. Parisa Azeri Coq.

Par Parisa Azeri Coq


Certaines blessures ne se voient pas, mais structurent toute une vie. Militaire et ancienne infirmière réserviste, Parisa Azeri Coq livre ici son second récit, d’une histoire née en opération extérieure. Celle d’un couple confronté, après le Sahel, à une autre forme de guerre : celle du retour.


Notre histoire est née là où tout semblait pourtant incompatible avec l’amour : au cœur du Sahel, sur une terre marquée par la guerre, l’odeur du sable, la chaleur écrasante et la tension permanente.


Mon époux, originaire de Polynésie, a quitté son île en 2006 pour s’engager dans les troupes de Marine, au 2e RIMa. Huit opérations extérieures jalonnent son parcours. Huit immersions dans des environnements où l’intensité humaine dépasse l’entendement. En 2013, il est projeté au Mali dans le cadre de l’opération SERVAL, en alerte Guépard. Là-bas, ils dorment dans des cimetières d’animaux, progressent dans des zones hostiles où le danger est constant : contacts directs avec l’ennemi, menace des kamikazes, tension extrême à chaque instant.


Lors d’un engagement dans une vallée, un rocher s’effondre sur sa cheville. La blessure est brutale. Il est évacué vers la métropole. Une blessure physique, visible. Mais derrière lui, il laisse ses frères d’armes, plongés dans ce qu’il décrira plus tard comme un enfer. Et déjà, sans doute, quelque chose s’est fissuré à l’intérieur.


En 2015, il repart. Direction Gao, cette fois dans le cadre de l’opération Barkhane.

Je le rejoins sur ce même théâtre d’opérations, au sein de l’antenne chirurgicale. Quarante-huit heures après mon arrivée, nous visitons le camp. Il est au poste de sécurité. Et puis il y a cet instant suspendu : nos regards qui se croisent, sous le soleil brûlant du Sahel. Rien n’est dit, mais tout commence là.



Photo personnelle de Pariza Azeri Coq.
Photo personnelle de Pariza Azeri Coq.

Notre histoire naît dans cet environnement hostile, presque improbable.


Quelques jours plus tard, dans la nuit du 13 au 15 octobre 2015, tout bascule. Nous recevons des blessés graves. L’urgence, la pression, la vie suspendue à quelques gestes. J’ai besoin de sang. Et c’est vers lui que je me tourne. Il donnera deux poches pour sauver un camarade grièvement blessé. Ce geste, au-delà de l’acte médical, scelle entre nous quelque chose de profond : une confiance, une évidence.


Deux mois plus tard, je rentre en métropole. Lui reste encore sur le terrain. Deux mois de plus. Deux mois d’attente. Puis vient le moment de son retour.

Je traverse la France, de Marseille jusqu’au Mans, pour l’accueillir. Parce que certaines retrouvailles ne se manquent pas.


En avril 2016, je suis enceinte de notre premier enfant. Une nuit, il dort à mes côtés — ou plutôt, il lutte dans son sommeil. Agité, en sueur, prisonnier de ce que je ne distingue pas encore pleinement. Je me réveille en sursaut. Ses gémissements, son corps tendu. Et dans ce mouvement réflexe, désordonné, arraché à un cauchemar, un geste part — que j’évite de justesse.


C’est à cet instant précis que tout bascule pour moi.


Je comprends. Ou du moins, je commence à comprendre. Ce que la guerre laisse. Ce qu’elle imprime. Ce qu’elle ne rend jamais.


Je m’interroge alors sur son état psychique, sur ce qu’il a vécu, sur ces contacts répétés avec l’ennemi, sur cette accumulation de stress et de violence. Je ne m’étais pas trompée. Mais reconnaître une blessure psychique est, en soi, un combat.


Le sien a été long. Le mien l’a été tout autant.


Son état n’était pas totalement inconnu dans son environnement militaire. Et pourtant, il a été radié des contrôles. Commence alors une autre guerre : celle des démarches, des justificatifs, des silences administratifs, des zones d’ombre juridiques.


Pendant des années, notre vie s’est construite autour de nos blessures. La sienne. La mienne.

Nous avons avancé comme deux funambules sur une même corde raide. Instables, interdépendants. Si l’un tombe, l’autre chute avec lui. Il n’y a pas d’équilibre sans l’autre — mais cet équilibre reste fragile, constamment menacé.


Notre quotidien est devenu un combat. Contre les souvenirs. Contre les nuits. Contre l’invisible. Mais aussi contre un système qui peine encore à reconnaître, accompagner et réparer.

En tant que militaire, en tant que réserviste opérationnelle, je me suis moi- même heurtée à des zones floues, à des absences de cadre, à des incohérences. Comme si l’engagement que nous avions choisi ne suffisait pas à légitimer notre droit à être soutenus.


Nous savions qu’il y avait des risques.


Nous avions accepté l’idée de servir, de nous exposer, de donner.

Mais nous n’étions pas préparés à cela : à laisser une part de nous-mêmes sur le terrain. Une part qui, elle, ne reviendra jamais.


Aujourd’hui encore, nous avançons ensemble. Avec nos cicatrices. Avec nos fragilités. Mais aussi avec cette force née de ce que nous avons traversé.


Notre histoire n’est pas seulement celle d’une rencontre au Mali.

C’est celle d’un amour né dans la guerre — et qui, chaque jour, choisit de continuer à vivre malgré elle.





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