Au cœur du soutien numérique des armées, le CNSO face à la transformation technologique de la guerre
- 14 mai
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Par Audrey Rodrigues
ENTRETIEN — Rattaché au 43e régiment de transmissions, le Centre national de soutien opérationnel accompagne la numérisation croissante des armées françaises. Entre cybersécurité, intelligence artificielle, logistique des données et soutien opérationnel, le colonel Fabrice Révillon décrit les mutations d’un soutien militaire devenu stratégique.
Dans les armées françaises, le numérique n’est plus un simple outil de soutien. Il structure désormais l’ensemble de la conduite des opérations, du commandement tactique à la logistique, jusqu’aux communications diplomatiques sensibles.
Au sein du Commissariat au numérique de défense (CND), le Centre national de soutien opérationnel (CNSO), rattaché au 43e régiment de transmissions, incarne cette évolution. Héritier opérationnel d’une partie des missions autrefois assurées par la Direction interarmées des réseaux d’infrastructure et des systèmes d’information de la défense (DIRISI), il regroupe des fonctions devenues essentielles au fonctionnement quotidien des forces.
À sa tête, le colonel Fabrice Révillon dirige cette entité chargée d’assurer la continuité des opérations numériques des armées, en métropole comme en opérations extérieures.
Une bascule structurelle des opérations militaires
Gestion des parcs informatiques, soutien logistique des équipements numériques, maintien en condition opérationnelle, gestion des achats et du cycle de vie des matériels numériques, formation des personnels ou préparation opérationnelle : l’unité couvre un spectre particulièrement large. Le CNSO intervient également sur des activités sensibles liées au nucléaire militaire ainsi qu’à la production d’éléments secrets de cryptographie opérationnelle. « Soutenir sans faillir », résume le colonel Révillon, reprenant la devise de la structure.
Cette transformation du soutien militaire accompagne une évolution plus profonde des conflits contemporains. Depuis plusieurs années, les armées font face à une numérisation croissante du champ de bataille. « Le paysage entier des opérations s’est intégralement numérisé », observe le colonel Révillon.
Des unités de terrain jusqu’aux états-majors, la situation tactique est désormais visualisée et actualisée en permanence. Les positions des véhicules, des soldats ou des équipements peuvent être suivies en temps réel, tandis que la généralisation des drones et des capteurs contribue à rendre le champ de bataille de plus en plus transparent.
Cette évolution modifie profondément les conditions de la manœuvre militaire. « Le combattant ne peut plus s’y dissimuler », estime l’officier, soulignant les effets combinés de
la dronisation et de la robotisation des opérations. Les armées doivent désormais composer avec un environnement où la vitesse de circulation de l’information et la réactivité deviennent des facteurs déterminants.
L’intelligence artificielle comme accélérateur
Dans cette transformation, l’intelligence artificielle occupe une place croissante. Sans remplacer totalement les chaînes de commandement humaines, elle permet déjà d’automatiser certaines tâches et d’accélérer certains processus d’analyse ou de décision.
Le colonel Révillon évoque notamment des usages récents observés dans le conflit Iran–États-Unis–Israël. « Lors de la première offensive américaine, il a été annoncé que 1300 cibles avaient été sélectionnées par l’IA », affirme-t-il, voyant dans cet exemple une illustration de l’intégration progressive de ces technologies dans les opérations militaires contemporaines.
L’exploitation des données transforme également les fonctions de soutien. La logistique militaire s’appuie de plus en plus sur l’analyse des flux afin d’optimiser les approvisionnements, d’améliorer le maintien en condition opérationnelle et d’anticiper les besoins des forces déployées. « L’utilisation de la data apporte une souplesse et décuple l'efficacité du soutien », explique le colonel Révillon.
Des vulnérabilités croissantes face aux cyberattaques
Cette dépendance accrue aux systèmes numériques s’accompagne toutefois de nouvelles vulnérabilités. Les armées doivent faire face à des cyberattaques de plus en plus sophistiquées et désormais largement médiatisées. « Les cyberattaques sont de plus en plus décomplexées et rendues publiques », note le commandant du CNSO.
Les difficultés tiennent notamment à l’hétérogénéité des architectures informatiques militaires, construites par couches successives au fil des décennies. Chaque nouvelle technologie vient s’ajouter à des systèmes plus anciens, créant des zones de fragilité susceptibles d’être exploitées. « Une nouvelle technologie est toujours en avance sur des failles précédentes », souligne le colonel Révillon.
À cela s’ajoutent des problématiques d’authentification et de contrôle des accès dans des environnements numériques toujours plus complexes. « L’identification de l’utilisateur de systèmes de plus en plus complexes est également un sujet », explique-t-il.
Le renforcement des mesures de sécurité génère également des contraintes opérationnelles. « La sécurisation accrue entraîne des lenteurs et des défauts de compatibilité », reconnaît-il, illustrant les arbitrages permanents entre efficacité opérationnelle et protection des systèmes.
Le 43e régiment de transmissions ne pilote toutefois pas directement la doctrine de cybersécurité des armées françaises. « Le 43 n’a pas de rôle menant sur ces questions. Il est un client parmi d’autres des systèmes utilisés », précise l’officier. Le rôle du commandement consiste avant tout à appliquer les directives élaborées au niveau national, notamment par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI).
Modernisation des infrastructures et préparation opérationnelle
Le CNSO participe actuellement au déploiement du système d’information socle des armées, destiné à moderniser et harmoniser une partie des infrastructures numériques militaires françaises. L’unité contribue également au maintien en condition opérationnelle des équipements du réseau diplomatique français.
Parallèlement, les personnels poursuivent leur préparation opérationnelle dans un contexte d’intensification des besoins. Un camp d’entraînement des militaires du Commissariat au numérique de défense doit notamment être organisé au mois de juin.
Dans cet environnement, l’innovation technologique reste étroitement encadrée par les impératifs de sécurité. Toute nouvelle solution est évaluée « au prisme de la sécurité, de l’ergonomie opérationnelle et de la cybersécurité », souligne le colonel Révillon. Cette approche impose une adaptation rapide des compétences et des formations des techniciens militaires.
Un écosystème militaro-industriel structuré
Le numérique de défense repose également sur un écosystème mêlant acteurs publics et industriels privés. Le CNSO fonctionne avec une forte proportion de personnels civils, dans un contexte de « civilianisation » croissante des métiers du numérique de défense.
Ses fournisseurs appartiennent principalement à la base industrielle et technologique de défense (BITD), composée de grands groupes, de PME spécialisées et d’acteurs du secteur informatique et logistique. Ces collaborations s’inscrivent dans le cadre de marchés publics et de contrats exécutés selon des normes précises.
« Seules des procédures de crise permettraient de s’affranchir de certaines obligations légales ou réglementaires », précise le colonel Révillon, évoquant l’hypothèse d’une économie de guerre.
La question du secret demeure centrale dans cet univers où l’information constitue elle-même une ressource stratégique. « C’est le besoin d’en connaître qui dicte la liberté de l’information », rappelle-t-il. Les personnels sont soumis à des obligations de discrétion renforcées par les règles du secret de la défense nationale.
La communication publique fait ainsi l’objet d’un contrôle attentif. Selon le colonel Révillon, il est souvent préférable de présenter certains sujets « sous un certain angle » plutôt que de chercher à les nier ou à les dissimuler totalement. Le ministère des armées avait ainsi communiqué en septembre 2025 sur un supercalculateur dédié à l’intelligence artificielle, sans en dévoiler publiquement l’ensemble des caractéristiques techniques.
Une guerre de plus en plus automatisée
Cette transformation accélérée des armées modifie également les profils recherchés. Le numérique de défense recrute désormais aussi bien des administrateurs réseaux que des
architectes systèmes, des spécialistes de la donnée ou des experts en intelligence artificielle. Les armées cherchent à attirer à la fois de jeunes diplômés et des profils expérimentés issus de grands groupes spécialisés.
Pour anticiper les évolutions technologiques, les forces françaises développent également des exercices prospectifs de red teaming et de wargaming. Ces simulations consistent à imaginer différents scénarios futurs afin de préparer les doctrines et les capacités opérationnelles de demain.
Car l’incertitude technologique demeure considérable. « Les progrès se font par saut », observe le colonel Révillon, évoquant notamment les avancées rapides réalisées dans les essaims de drones grâce aux récents développements de l’intelligence artificielle.
Derrière cette accélération se dessine une interrogation plus large : celle de la place laissée à l’humain dans la guerre numérique. Les armées réfléchissent désormais à plusieurs modèles d’intégration de l’humain dans la boucle décisionnelle : une présence humaine à chaque étape de la décision, une supervision régulière avec validation finale, ou, à terme, des systèmes beaucoup plus autonomes.
Selon le colonel Révillon, le champ de bataille pourrait également être brouillé à l’avenir par l’utilisation massive de bots, de leurres numériques et de systèmes de déception, même si les capacités d’observation satellitaire atteignent déjà un niveau de précision considérable.
Le conflit russo-ukrainien illustre déjà cette évolution avec l’emploi croissant de drones autonomes, de robots terrestres et de systèmes semi-automatisés. À mesure que les capacités énergétiques, décisionnelles et algorithmiques progressent, les cycles de décision militaire pourraient continuer à se raccourcir.
« Le combat déshumanisé apparaît déjà », estime le colonel Révillon, qui voit dans ces évolutions l’une des transformations majeures des conflits contemporains.





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