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Ce que la poussière d'Abéché n'effacera pas

  • 20 mars
  • 5 min de lecture
Patrouille au sud d'Adré, Tchad. Photo personnelle d'Anthony Nemtchenko
Patrouille au sud d'Adré, Tchad. Photo personnelle d'Anthony Nemtchenko

Par Anthony Nemtchenko


L’avion amorce sa descente vers Abéché, le dernier atterrissage d’une bien longue série. La terre apparaît d’abord comme une peau ancienne. Craquelée, patinée, d’un ocre poussiéreux que le soleil semble avoir polie pendant des sècles. De là-haut, tout paraît immobile. Les reliefs du Tibesti, très loin au nord, flottent dans la lumière comme des îles sombres dans un océan d’air brûlant.


Aujourd’hui, comme la première fois il y a bien des années, en posant le pied sur le tarmac, la première chose qui frappe n’est pas la chaleur. On s’y attend, cette suffocation chaude qui oppresse les poumons. Non ce qui frappe c’est l’espace. L’air est vaste ici. Presque trop vaste pour la respiration. Il n’y a pas d’obstacle pour arrêter le regard : la plaine part à l’horizon sans effort, comme si la terre avait décidé de se simplifier jusqu’à l’essentiel en laissant ça et là des amas de cailloux comme le mont Killigen vers l’est qui n’a de mont que le nom ou le Kiledja à l’ouest. Pas de forêt, peu d’arbres. Juste la poussière variant du jaune au noir, des pierres plates, et ces pistes pâles qui serpentent vers des villages invisibles.


Le vent arrive par rafales lentes. Dans le camp Croci, le chèche ne suffit pà à filtrer cette poussière qui se soulève en nappes fines et qui se déposent sur les lèvres et les narines. Une poussière sèche, légère, qui semble vouloir s’installer partout. Et pourtant elle a une odeur, cette odeur si caractéristique de ces sols à cuirasse, acre et persistante, elle est partout pour moi du Mali au Soudan. La canicule est bien installée ralentissant tout, même le temps.


La lumière, elle, est immense. Le ciel est d’un bleu dilué, presque laiteux à certaines heures, et le soleil transforme la terre en un nuancier d’ocre et de rouille. A midi, les couleurs disparaissent presque écrasées par l’éclat. Le soir, elles reviennent, profondes, presque violettes.


Les sons vivent en fragments. Il rappelle la vie qui ne se montre pas. Un moteur de moto très loin sur une piste invisible. Le claquement d’une tôle contre un mur. Et puis de longs moments où le silence semble remplir tout l’espace. La première fois que je suis arrivé ici il y a des années, j’imaginais cette région bruyante et colorée mais en réalité elle respire lentement. Comme un animal immense qui ne se presse jamais.

Mon retour n’est pas comme les autres. La mission est terminée. Les équipes et le matériel sont déjà partis durant les jours précédents où je faisais les débriefings à N’Djamena. Les convois avaient quitté la base en soulevant des nuages de cette poussière omniprésente. Les rotations de CASA, de C-160 et de C-130 avaient emporté les derniers personnels. Les containers étaient scellés, les tentes et les protections vidées, seules les empreintes des KC-20, des tentes Saga rappelaient au sol qu’il y avait ici des centaines d’hommes. Je fais partie de ceux qui restent jusqu’à la fermeture, clôturer, finir, valider cette fin de mission. « Rendre les clefs », tout en garantissant que l’on puisse y revenir... Si jamais.


Dans toutes les opérations, il existe ce moment discret où la mission cesse d’être collective. Les équipes se réduisent, les voix sur la radio deviennent rares, et le camp commence à résonner différemment. On démonte les antennes, on archive les cartes, on vérifie que rien ne traîne. Des gestes techniques, presque banals. Mais l’atmosphère change. Cette nostalgie des temps forts, du chaos et de la fureur des moteurs et des armes.



Photo personnelle d'Anthony Nemtchenko.
Photo personnelle d'Anthony Nemtchenko.

Après l’effervescence de cette période qui a mis momentanément en lumière les souffrances du Darfour, la base ressemble désormais à un décor de film dystopique où l’homme n’a plus sa place. Certaines structures sont encore là, mais elles ont perdu leur raison d’être. L’hélipad est silencieux, les blocs sanitaires délabrés. Les groupes électrogènes n’ont laissé que leur empreinte de fumée grasse sur le sol.


Le vide, ce vide plein de gens, de silence et d’âmes, ce vide superficiel du désert, lui, se rapproche. Le soir, je marche autour du périmètre. Ressentir la ferveur, le stress l’hyperactivité des mois passés, comme pour accompagner la disparition du bruit et trouver l’inspiration pour finir les comptes-rendus, valider le Journal des Marches et Opérations, ce fameux JMO qui trace et valide notre mémoire collective.



Photo personnelle d'Anthony Nemtchenko.
Photo personnelle d'Anthony Nemtchenko.

Avant, à cette heure-là, il y avait les rires fatigués, les moteurs qui rentrent de mission, les conversations moins formatées à la radio. Avant, Il y avait les visages graves et les grands sourires de fin de mission. Là, derrière ces échos lointains qui résonnent dans mon oreille, là le vent emplit l’espace.

Il glisse entre les structures métalliques, fait vibrer un câble, soulève un rideau de poussière. On entend mieux les petites choses qui donnent de la profondeur au chaos qui régnait ici auparavant. La nuit tombe vite ici.


Le ciel devient noir d’un coup, et les étoiles apparaissent avec une netteté presque insolente. Sans les lumières de la base pleine, on comprend à quel point le désert est ancien. Je cherche les mots et la tournure de phrase pour cadrer ce devoir de mémoire et d’archivage. Mettre en mot le factuel : jour 1, mise en place de l’échelon précurseur en autonomie par VAM1 C-160 et C-130, 12 tonnes, 20 Pax2.


Tenter de coucher sur le papier les ressentis comme les histoires individuelles : jour 27, Ray, notre officier de liaison partage la copie couleur de l’échographie de son premier enfant, ça sera un garçon. Oui mais comment incarner dans ces comptes rendus, qui rejoindront un jour les archives du SHD3, tous ces regards, tous ces silences, tous ces instants que seuls ceux dont les noms figurent dans ces pages auront vécus ? Comment faire toucher du doigt aux historiens de demain, ce qu’a été notre quotidien ? Comment on reporte une mission critique pour un FIT4 trop haut, une dysenterie aigue.


Comment dire comme on contient sa rage et sa frustration pour rester clinique en plein chaos et comment on délivrera cette rage le soir ou le jour d’après dans une séance de sport, dans une cannette de bière ou dans ce que chacun d’entre nous tait aux autres pour reprendre un visage humain, loin des postures et des fanfaronnades de comptoir. Comment exprimer ce que chacun d’entre nous a ressenti, a perçu de sa mission, de sa raison d’être là ? Comment être sûr que les souffrances comme tous ces petits moments auront une place dans l’histoire ?


Je pense souvent à ceux qui sont partis.


Aux conversations interrompues, aux habitudes prises sous ce soleil, aux journées passées à partager la même poussière et les mêmes attentes. Une mission laisse toujours derrière elle quelque chose d’invisible, un sillage humain que le paysage ne montre pas.


Pourtant, ce pays n’a jamais eu besoin de nous. Mais il nous a happé, l’espace d’une opération, il a même gardé certains d’entre nous. D’Adré à Biltine, de Birao à Goz Beida, les ombres du désert existaient bien avant nos pistes, nos radars et nos camps. Les caravanes passaient ici quand nos cartes étaient encore vides. Les troupeaux traversaient ces horizons bien avant nos convois.


Quand nous partirons, le désert nous effacera. Le vent polira les traces de pneus. Les pistes deviendront à nouveau indistinctes. Les clôtures tomberont peut-être un jour, lentement rongées par la rouille et la chaleur. Mais pour ceux qui ont vécu ici, quelque chose restera. Pas dans les reliquats rouillés de notre présence, ni dans la latérite. Dans le souvenir très précis d’une lumière immense, d’un vent chaud qui traverse un camp presque vide, dans ce regard que l’on échange avec le MECNAV5 en montant dans ce vénérable Transall.


De ce moment particulier où l’on comprend que la mission est finie, non pas parce qu’on en donne l’ordre, mais parce que le désert a déjà commencé à refermer la porte derrière nous.



Photo personnelle d'Anthony Nemtchenko.
Photo personnelle d'Anthony Nemtchenko.


1 VAM : Vol Aérien Militaire

2 Pax : Passagers

3 SHD : Service Historique de la Défense

4 FIT : Front Inter Tropical

5 MECNAV : Mécanicien Navigant


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