Charles d’Azérat : le témoignage rare d’un officier du CPA 10
- 3 avr.
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Par Audrey Rodrigues
ENTRETIEN – Officier du Commando Parachutiste de l’Air N° 10 (CPA10), le lieutenant-colonel Charles d’Azérat publie un ouvrage tiré de près de dix années d’opérations. Il y revient sans concession sur ses engagements, des sélections exigeantes jusqu’à des missions comme l’assaut de l’hôtel Splendid à Ouagadougou, en passant par la guerre en Irak, les pertes de camarades et les répercussions humaines et psychologiques de ce métier.
Entré au CPA 10 en 2013, Charles d’Azérat a successivement commandé un groupe action — la 13 Bravo, surnommée « les Tazs » — puis été chef de mission spéciale et responsable de l’instruction au sein de la 14 Alpha, avant de rejoindre l’Ecole de guerre. Marié et père de six enfants, il doit prochainement revenir au sein de son unité pour prendre ses nouvelles fonctions.
Son livre, initialement écrit pour ses proches, répond d’abord à une démarche personnelle. « C’était destiné à ma femme, à mes enfants et à quelques amis », précise-t-il. La publication intervient ensuite, encouragée par son entourage, avec l’objectif de transmettre une expérience rarement décrite avec autant de recul.
Vocation, intérieur et sens
Avant même d’entrer dans l’armée, Charles d’Azérat confie avoir longtemps pensé à une autre voie : « Au départ, je voulais devenir prêtre », explique-t-il. Ce désir, lié à une recherche de sens, de don de soi et de questions morales profondes, restera comme un fil de sa réflexion intérieure, même s’il s’est progressivement orienté vers le métier militaire.
Cette tension entre spiritualité et engagement armé irrigue une partie de son livre, notamment lorsqu’il aborde la dimension morale du combat et la nécessité de comprendre ce qu’on fait et pourquoi on le fait.
Au-delà du physique : les exigences du CPA 10
Interrogé sur ce qui fait tenir dans une sélection rigoureuse comme celle du CPA 10, il commence par dissiper les idées reçues. Aux yeux de beaucoup de jeunes, s’entraîner au CrossFit ou développer sa musculature serait la clé de la réussite. « Je dis : non », tranche-t-il. « Il faut être physiquement commando plutôt que bodybuildé. Il faut savoir courir, porter, tout faire ensemble. »
Mais ce n’est pas seulement une question de corps : « Il y a évidemment la force morale et intellectuelle. Le cœur de notre métier, c’est aller dans les situations les plus périlleuses pour neutraliser, libérer des otages, neutraliser l’ennemi parfois. On pourrait baisser les bras, ce n’est pas quelque chose
facile à mentaliser dans un monde où on est tellement préservé des difficultés du quotidien. » Il insiste sur l’importance de savoir pourquoi on le fait, car sans un sens fort, il est difficile d’aller jusqu’au bout d’une sélection intense et d’un engagement prolongé.
Pour lui, une partie de cette préparation mentale peut passer par la lecture. Il recommande des récits historiques ou littéraires qui confrontent à la question du combat et de la morale : faut-il tuer ou être prêt à mourir pour son frère d’armes ou pour son pays ? Il cite notamment Joseph Kessel parmi ceux qui ont exprimé, avec profondeur, les dilemmes internes du combattant.
Les stages : de l’entraînement à l’épreuve de soi
Charles d’Azérat détaille le parcours qui prépare un militaire à intégrer le CPA 10, un chemin long et exigeant. Tout commence par les classes d’aviateur générales, qui donnent les bases techniques et militaires indispensables. Le stage Matou est une étape de formation préalable à l’accès aux CPA, apte à utiliser son armement et à protéger une base ou une emprise aéroportuaire. Ensuite, vient le stage Attila, une introduction plus poussée au combat commando. Enfin, le stage Bélouga représente l’épreuve de feu : près de six mois de progression graduée, avec des phases de tests physiques et techniques, de combat commando intensif, d’entraînement en milieu désertique à Djibouti, puis de préparation urbaine et de libération d’otages.
« Ce sont les seuls stages où on peut vraiment tout tester, et on sait qu’on va peut-être aller au feu avec nos instructeurs », explique-t-il. La cohésion qui se crée entre stagiaires et instructeurs est, pour lui, une forme de communauté essentielle, une transition vers la fraternité d’armes nécessaire dans les missions réelles.
Le Splendid : huit heures dans la violence
Parmi les opérations emblématiques, l’assaut de l’hôtel Splendid à Ouagadougou en janvier 2016 occupe une place centrale dans son ouvrage. L’intervention se déroule de nuit, dans un hôtel encore en feu à l’arrivée des commandos. Les opérateurs sont engagés depuis plus de 36 à 48 heures sans sommeil. « On est arrivés alors que l’hôtel brûlait encore », raconte Charles d’Azérat.
Menée par une trentaine d’hommes, l’opération se déroule dans un environnement extrêmement dégradé, au milieu d’otages dispersés et choqués. La majorité des personnes retenues en otages sont libérées, mais plusieurs civils trouvent la mort dans les violences qui précèdent ou
accompagnent l’assaut. « La fatigue était extrême, mais il y avait la satisfaction d’avoir rempli la mission », confie-t-il.
Il établit un lien direct avec les attentats du Bataclan, survenus quelques mois plus tôt : « Ces événements montrent la continuité de la menace terroriste et la pression constante sur les opérateurs. » Ces deux épisodes, séparés dans le temps mais proches par leur nature, ont profondément marqué les forces spéciales françaises, tant sur le plan opérationnel que psychologique.
L’un des aspects les plus saillants de son témoignage concerne l’impact de ces missions sur les familles. Très médiatisée, l’opération du Splendid est suivie en direct depuis la France. Son épouse, alertée en plein assaut, redoute d’abord une mauvaise nouvelle : « Elle a cru qu’on allait lui annoncer que j’étais blessé ou mort », confie-t-il. Ce n’est que bien plus tard qu’elle apprend que tout s’est bien passé. Pour lui, cet épisode illustre une réalité peu visible, l’exposition des familles, en particulier lors des missions médiatisées.

L’Irak : violence extrême et usure
Le lieutenant-colonel décrit ensuite ses engagements en Irak, dans la lutte contre Daesh, comme marqués par une violence d’une intensité particulière : engins explosifs improvisés, attaques suicides, pression constante. « On était face à une violence très poussée », dit-il. Les missions répétées, souvent sur plusieurs rotations et années, provoquent une usure physique et mentale, amplifiée par la pression permanente et la nécessité d’être opérationnel à tout moment.
C’est aussi là qu’il aborde le stress post-traumatique, évoquant les effets sur les opérateurs comme sur leurs proches. Malgré les dispositifs d’accompagnement mis en place par les armées, certaines difficultés dans la vie personnelle persistent.
« La guerre reste difficile à comprendre quand on ne l’a pas vécue », observe-t-il, distinguant la réalité de ceux qui l’ont expérimentée de la perception de la société civile.
Les pertes et les hommes qu’il n’oublie pas
L’officier évoque aussi des camarades qu’il a perdus ou rencontrés dans des moments tragiques. Il raconte avec pudeur les décès de Stéphane, un camarade proche, décédé alors qu’il était temporairement détaché ailleurs, après avoir servi sous ses ordres. « On se connaissait tous », dit-il, soulignant que chaque disparition laisse une marque durable dans une communauté où les liens sont profonds.
Denzel, ancien champion de boxe thaï, dont il retient « une grande maîtrise et une forte humilité », et Giro, qu’il a vu à l’hôpital après une grave blessure, et qui, malgré sa condition, démontre une lucidité remarquable. Quelques jours avant sa mort, Giro encourage ses camarades à repartir au combat : « Il ne s’est pas plaint », dit l’officier. Ces expériences, loin d’être abstraites, ont renforcé sa conception du commandement.
L’esprit collectif comme condition essentielle
Pour Charles d’Azérat, l’esprit collectif est un critère fondamental. « La compétence seule ne suffit pas », insiste-t-il. Un opérateur peut être techniquement très bon, mais s’il manque d’humilité ou s’il a un ego trop marqué, il constitue un risque pour le groupe. Dans ce métier où la vie de chacun dépend de celle des autres, « il n’y a pas de place pour l’approximation ». Le commandement lui-même repose sur la capacité à provoquer une remise en question personnelle : « Il est préférable que la prise de conscience vienne de l’intéressé lui-même. »
Une volonté de transmission
A travers son ouvrage, il entend avant tout transmettre une expérience et des repères.« Il s’agit de donner du sens », indique-t-il, évoquant notamment l’importance, pour les jeunes générations, de construire une réflexion personnelle sur l’engagement.
Sans chercher à proposer un récit spectaculaire, son témoignage s’inscrit dans une volonté de restituer une réalité : celle d’un engagement exigeant, inscrit dans la durée, et indissociable d’une dimension humaine.




Bravo ! Une interview passionnante à lire absolument 👏