De l’Ukraine au détroit d’Ormuz, la France face à une nouvelle équation de sécurité

Par Audrey Rodrigues
DÉCRYPTAGE — Réunis à l’Élysée le 18 septembre, les responsables politiques ont été conviés à un point de situation présenté par les chefs du renseignement et les responsables de la sécurité nationale et de l’énergie. Si la menace hybride russe a largement retenu l’attention, la réunion a également mis en lumière une autre vulnérabilité : celle liée aux approvisionnements énergétiques et aux conséquences de la guerre au Moyen-Orient. Deux crises distinctes, mais qui conduisent Paris à travailler sur une même question : comment protéger le pays et maintenir son fonctionnement lorsque des événements extérieurs viennent perturber ses infrastructures, ses approvisionnements ou son économie ?
Autour d’Emmanuel Macron, les responsables de la DGSE, de la DGSI, de la Direction du renseignement militaire (DRM), du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) et de la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC) ont présenté un état des lieux des deux crises internationales qui produisent désormais des effets directs en France.
La composition de cette réunion en dit long sur les préoccupations de l’exécutif. Les services de renseignement, les responsables militaires, les acteurs de la sécurité nationale et ceux chargés de l’énergie n’ont pas été réunis pour dresser un simple bilan diplomatique. Il s’agissait d’évaluer les conséquences concrètes de conflits extérieurs sur le territoire français : menaces contre les infrastructures, attaques informatiques, ingérences, fragilisation de l’industrie de défense et tensions sur les approvisionnements.
La réponse envisagée couvre donc plusieurs fronts. Elle passe par la protection des infrastructures critiques et des sites sensibles de la base industrielle et technologique de défense, mais aussi par le renforcement de la sécurité numérique, la lutte contre les opérations d’influence et la recherche de nouvelles solutions pour garantir les importations d’énergie.
Une menace russe qui ne s’arrête pas aux frontières de l’Ukraine
Sur le front ukrainien, Emmanuel Macron a insisté sur l’évolution de la menace hybride russe en Europe. Le président français a cité plusieurs incidents survenus ces dernières semaines : une attaque de drones visant un train de passagers depuis Kiev, une tentative d’attaque à l’aéroport de Leipzig attribuée par les services allemands au renseignement militaire russe, le GRU, des incursions dans l’espace aérien de plusieurs pays européens et le tir d’une fusée éclairante à proximité d’une frégate danoise. Il a également évoqué des attaques informationnelles et cyber visant la France.
Ces événements ne relèvent pas tous du même registre. Certains sont liés à des actions militaires ou clandestines, d’autres à des opérations numériques ou informationnelles. Leur point commun est de se situer en dessous du seuil d’une guerre ouverte tout en visant à perturber, tester ou déstabiliser les pays européens.
L’épisode de Leipzig a particulièrement retenu l’attention. Selon les autorités françaises, les services allemands ont attribué cette tentative au GRU. L’opération a échoué, mais Emmanuel Macron a souligné que son intention aurait pu être beaucoup plus grave. Dans ce type de situation, l’absence de dégâts ne suffit pas à écarter la menace : l’échec d’une opération peut aussi révéler une phase de repérage, une tentative de test des dispositifs de sécurité ou la volonté d’identifier les points faibles d’une infrastructure.
C’est cette multiplication d’actions de nature différente qui conduit les autorités à parler de menace hybride. La France ne se prépare pas seulement à l’hypothèse d’une attaque militaire classique. Elle doit aussi envisager des opérations plus discrètes, capables de viser simultanément les réseaux numériques, les infrastructures, l’information publique ou certains sites industriels.
Le gouvernement a demandé au Premier ministre de préparer un plan de protection des infrastructures critiques et des sites les plus sensibles de la base industrielle et technologique de défense, notamment contre les drones et les cyberattaques. Les préfets de zone ont également été mobilisés afin de renforcer la vigilance sur le terrain.
La BITD, un maillon stratégique
La base industrielle et technologique de défense est directement concernée par cette évolution de la menace. Elle regroupe les entreprises et les sites qui conçoivent, produisent et entretiennent les équipements militaires français. Sa protection ne relève donc pas seulement de la sécurité des bâtiments : elle touche à la capacité du pays à fabriquer des armes, à maintenir ses équipements et à soutenir ses forces dans la durée.
Un site de défense peut être visé de plusieurs façons. Un drone peut chercher à endommager une installation ou à perturber son activité. Une cyberattaque peut bloquer un système informatique, interrompre une chaîne de production ou compromettre des données sensibles. Une opération d’ingérence peut tenter d’obtenir des informations sur les technologies, les fournisseurs ou les capacités industrielles.
La question est d’autant plus sensible que la guerre en Ukraine a remis au premier plan la capacité des États à produire rapidement et en grande quantité. Les besoins en munitions, en pièces détachées et en équipements ont montré que la puissance militaire ne dépend pas uniquement du nombre de soldats ou de matériels disponibles à un instant donné. Elle dépend aussi de la capacité industrielle à remplacer les pertes, à reconstituer les stocks et à tenir dans le temps.
La protection de la BITD répond donc à un double impératif. Il faut empêcher qu’une attaque ne mette à l’arrêt un site stratégique, mais aussi éviter qu’une intrusion ne permette de fragiliser l’ensemble d’une chaîne de production. Dans ce domaine, une entreprise de taille moyenne peut être aussi importante qu’un grand groupe si elle fournit une pièce indispensable à un équipement militaire.
La France poursuit parallèlement son travail contre les ingérences étrangères et les cyberattaques. Emmanuel Macron a notamment rappelé le rôle de VIGINUM, créé en 2021 pour détecter et documenter les opérations d’ingérence numérique étrangères. L’objectif est de mieux identifier les campagnes destinées à manipuler le débat public, à diffuser de fausses informations ou à affaiblir la confiance dans les institutions.
L’énergie, autre point de vulnérabilité
Le second volet de la réunion concernait la guerre au Moyen-Orient et ses conséquences sur les approvisionnements énergétiques. Le conflit pèse déjà sur les prix des carburants et alimente les tensions sur le gaz. Mais le principal point de préoccupation reste le détroit d’Ormuz.
Ce passage maritime est essentiel pour les exportations d’hydrocarbures du Golfe. Une part importante du pétrole et du gaz produits dans la région y transite avant d’être acheminée vers les marchés mondiaux. Lorsque la circulation y devient plus difficile ou plus risquée, les conséquences dépassent rapidement la seule zone du conflit.
Selon Emmanuel Macron, le trafic s’est fortement dégradé. Les données disponibles le 18 septembre faisaient état de seulement quatre navires de matières premières ayant franchi le détroit la veille, contre une moyenne de seize au cours des dix jours précédents. Les exportations n’ont pas cessé, mais la baisse du trafic suffit à créer une incertitude sur les volumes disponibles et sur les délais d’acheminement.
Cette incertitude se répercute immédiatement sur les marchés. Les opérateurs ne prennent pas seulement en compte les cargaisons effectivement bloquées. Ils intègrent aussi le risque que la situation se prolonge, que les navires doivent emprunter des itinéraires plus longs ou que les assureurs augmentent leurs tarifs. Le prix de l’énergie peut donc monter avant même qu’une pénurie ne soit constatée.
Pour la France, l’enjeu ne se limite pas au pétrole brut. Une perturbation durable d’Ormuz peut affecter les produits raffinés, le diesel, le carburant aéronautique et le gaz. Les conséquences peuvent ensuite se diffuser à l’ensemble de l’économie : transport routier, aviation, agriculture, industrie et prix des marchandises.
C’est pourquoi l’Élysée raisonne en termes de stocks, d’importations, de capacités de production et de chaînes logistiques. La question n’est pas seulement de savoir combien coûte un baril, mais si les produits nécessaires peuvent continuer à arriver, être raffinés, stockés puis distribués.
Les itinéraires de remplacement restent limités
Ormuz n’est pas la seule voie concernée. Avant la dégradation de la situation, une partie des volumes pouvait être acheminée par le pipeline saoudien reliant les zones de production à Yanbu, sur la mer Rouge. Emmanuel Macron a expliqué que les attaques des Houthis contre cette infrastructure avaient également réduit les volumes disponibles par cette route.
Lorsqu’une voie maritime ou un pipeline devient indisponible, il ne suffit pas de changer d’itinéraire. Il faut disposer de capacités portuaires, de navires, de contrats, de stocks et d’installations capables de recevoir ou de traiter les volumes concernés.
La France cherche donc à diversifier ses fournisseurs. Des discussions sont menées avec l’Arabie saoudite, l’Irak, le Qatar, les Émirats arabes unis, le Nigeria et le Canada. Paris souhaite également renforcer ses approvisionnements en hydrocarbures et en gaz naturel liquéfié.
Le Canada doit notamment être au cœur des discussions entre Emmanuel Macron et le Premier ministre Mark Carney. L’objectif affiché est de développer les échanges de produits pétroliers et de gaz naturel liquéfié. Mais là encore, la diversification ne peut produire des effets immédiats. Elle suppose des contrats, des infrastructures adaptées et une capacité à acheminer les cargaisons jusqu’aux terminaux européens.
La crise actuelle rappelle ainsi qu’un approvisionnement énergétique ne dépend pas uniquement de l’existence de ressources. Il dépend aussi des routes empruntées, de la sécurité des infrastructures et de la capacité des États à modifier rapidement leurs circuits d’achat.
Rétablir les flux avant de compenser la hausse des prix
Cette situation explique la priorité donnée par Emmanuel Macron au rétablissement des flux. Le président français a défendu l’idée qu’il fallait d’abord agir sur les causes de la tension énergétique, plutôt que de se limiter à compenser ses effets pour les consommateurs.
La France travaille notamment à une éventuelle réouverture pacifique du détroit d’Ormuz. Emmanuel Macron a rappelé qu’une mission internationale défensive avait été préparée avec l’Organisation maritime internationale. Si un accord politique permettait la reprise du trafic, cette mission pourrait accompagner et sécuriser les navires commerciaux.
Cette perspective reste toutefois conditionnée à une évolution du conflit. La France peut proposer des moyens de déminage ou d’escorte, négocier avec ses partenaires et contribuer à la sécurisation des routes maritimes. Elle ne contrôle ni le détroit ni les acteurs militaires qui s’y affrontent.
Emmanuel Macron l’a reconnu : la France n’est pas partie prenante de la guerre au Moyen-Orient et ne possède pas « la clé » d’Ormuz. Son action consiste donc surtout à limiter les conséquences de la crise, à préparer des solutions alternatives et à coordonner les réponses avec ses partenaires.
Le G7 pour éviter une concurrence entre alliés
C’est dans ce contexte que le président français a annoncé la convocation prochaine d’un G7 consacré à l’énergie. L’objectif est de coordonner les niveaux de stocks, mais aussi de discuter des exportations, des capacités de production et de la possibilité de libérer des réserves stratégiques.
Cette coordination vise à éviter que les pays alliés ne se retrouvent en concurrence directe pour les mêmes cargaisons. Si plusieurs États cherchent simultanément à acheter du pétrole, du gaz ou des produits raffinés, ils peuvent contribuer à faire monter les prix et à réduire les volumes disponibles pour les autres.
À l’inverse, une action concertée peut permettre de répartir les approvisionnements, d’utiliser les stocks de manière plus efficace et de mieux organiser les importations. Le G7 ne peut pas rétablir à lui seul la circulation dans le détroit d’Ormuz, mais il peut limiter les effets de la perturbation sur les marchés et sur les économies des pays membres.
Deux crises, une même exigence de continuité
La menace hybride russe et la crise énergétique au Moyen-Orient ne relèvent pas du même conflit. Elles n’impliquent pas les mêmes acteurs et ne produisent pas les mêmes effets immédiats. Mais elles posent à la France une question commune : comment continuer à fonctionner lorsqu’une crise extérieure perturbe les infrastructures, les réseaux ou les approvisionnements ?
Dans le cas d’une cyberattaque ou d’une opération de sabotage, il faut maintenir l’activité des administrations, des entreprises et des sites de défense. Dans celui d’une perturbation énergétique, il faut continuer à alimenter le pays malgré la réduction des flux et la hausse des prix.
La présence, autour de la même table, des services de renseignement, des responsables militaires, du SGDSN et de la direction chargée de l’énergie répond à cette logique. Chacun intervient sur une partie différente du problème, mais tous travaillent sur les conséquences possibles d’une crise extérieure susceptible d’affecter des fonctions essentielles du pays.
La préparation ne consiste donc plus seulement à protéger le territoire contre une attaque militaire. Elle concerne aussi les capacités industrielles, les réseaux numériques, les stocks, les infrastructures de transport et les circuits d’approvisionnement.
Préparer le pays à des crises qu’il ne peut pas arrêter
La France ne maîtrise ni la trajectoire de la guerre en Ukraine ni celle du conflit au Moyen-Orient. Elle ne décide pas des opérations menées par les acteurs engagés dans ces guerres et ne peut pas, seule, modifier les conditions de circulation dans le détroit d’Ormuz.
Elle dispose en revanche de leviers sur ses propres vulnérabilités : protéger les infrastructures critiques, renforcer la sécurité des sites industriels de défense, prévenir les cyberattaques, lutter contre les ingérences, diversifier les fournisseurs d’énergie, maintenir des stocks et préparer des voies alternatives.
Ces mesures ne suppriment pas le risque. Elles doivent permettre d’en limiter les conséquences et d’éviter qu’un incident extérieur ne se transforme en crise intérieure.
À l’Est, la France se prépare à la poursuite de la guerre en Ukraine et à des actions hostiles susceptibles de toucher les pays européens qui soutiennent Kiev. Au Moyen-Orient, elle doit composer avec les conséquences énergétiques d’un conflit dont elle n’est pas partie prenante.
Dans les deux cas, Paris cherche moins à contrôler les événements qu’à réduire leur capacité de nuisance sur le territoire français. La réunion de l’Élysée traduit cette évolution : la sécurité nationale ne se limite plus à la défense militaire. Elle englobe désormais le renseignement, la cybersécurité, l’industrie, l’énergie, les infrastructures et la capacité du pays à maintenir ses fonctions essentielles lorsque les crises se prolongent.





Commentaires