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Farhad Shama Roto : dix ans après le génocide yézidi, l'exil et l'engagement

  • 20 févr.
  • 4 min de lecture

Portrait de Farhad Shamo Roto. Paris, 27-01-2026. Audrey Rodrigues / SENTRY Média
Portrait de Farhad Shamo Roto. Paris, 27-01-2026. Audrey Rodrigues / SENTRY Média

Par Audrey Rodrigues


« Nous avons survécu au génocide, mais la justice n’est toujours pas là », dix ans après le génocide des Yézidis en Irak, Farhad Shamo Roto poursuit un engagement centré sur la mémoire, la reconnaissance juridique des crimes commis et l’accompagnement des survivants en exil. Installé en France depuis 2017, il milite aujourd’hui pour une approche qu’il juge indispensable : dresser un compte rendu exact des événements, sans hiérarchiser les responsabilités, afin de prévenir de nouvelles tragédies.



Sinjar, été 2014 : la rupture

Farhad Shamo Roto se souvient précisément de l’été 2014. Étudiant à l’université, il était retourné dans la ferme familiale, dans la région de Sinjar (Shingal), au nord de l’Irak, pour les vacances. « Une semaine plus tard, le génocide commençait », résume-t-il.


L’attaque menée par Daesh contre la population yézidie provoque une fuite massive des civils. Le village est abandonné dans l’urgence. La famille de Farhad parvient à emprunter un corridor humanitaire ouvert dans des conditions extrêmement précaires. « La journée était interminable », se souvient-il.

Commence alors une période de plus de trois ans dans des camps de déplacés internes. Farhad y observe la désorganisation, l’absence de perspectives durables et les conséquences psychologiques profondes du traumatisme collectif. « À ce moment-là, j’ai compris que survivre ne suffirait pas. »


L’exil en France et la naissance d’un engagement

En novembre 2017, Farhad et sa famille obtiennent un visa pour la France dans le cadre d’un dispositif de parrainage. Ils sont accueillis par une famille française, descendante de survivants de la Shoah. « Ils comprenaient ce que signifie perdre sa maison, son pays, ses proches. Cette solidarité nous a profondément marqués. »


Rapidement, Farhad ressent le besoin de s’engager publiquement. Il participe à des conférences, rencontre des associations, échange avec des institutions et des chercheurs. De cet engagement naît Voice of Ezidis, une organisation active en France et dans plusieurs pays européens, dont l’Allemagne, les Pays-Bas et la Grèce, qui accompagne les réfugiés et sensibilise sur le génocide yézidi.


L’association concentre son action sur l’accompagnement social et l’intégration des réfugiés yézidis, tout en menant un travail de plaidoyer en faveur de la reconnaissance juridique du génocide. Elle s’engage également pour la mise en place de mécanismes de justice internationale visant à documenter les crimes commis et à lutter contre l’impunité.


Une parole critique sur les angles morts du récit

Si la responsabilité centrale de Daesh dans le génocide yézidi est aujourd’hui largement documentée et reconnue, Farhad estime que certains aspects restent insuffisamment étudiés.

Il évoque notamment des témoignages recueillis depuis plusieurs années par des survivants faisant état de dysfonctionnements, d’abandons ou de comportements controversés de la part d’acteurs locaux et régionaux au moment de l’offensive. « Des civils nous ont raconté avoir été mal informés, parfois empêchés de se déplacer, ou laissés sans protection », explique-t-il.


Farhad précise que ces éléments reposent sur des récits de survivants et qu’ils nécessitent, selon lui, un travail d’enquête indépendant et approfondi. « Tant que ces questions ne sont pas examinées sérieusement, il restera une part d’ombre. »

Les autorités concernées ont, de leur côté, toujours contesté toute responsabilité directe dans ces événements, et certaines relèvent la complexité militaire et sécuritaire de l’été 2014. Selon Farhad, certains aspects des dispositifs de soutien restent fragmentaires ou peu coordonnés entre institutions.


Pour une commission internationale indépendante

C’est dans cette optique que Voice of Ezidis plaide pour la mise en place d’une commission internationale d’enquête indépendante. Selon Farhad, cette initiative est soutenue par une large diversité de représentants yézidis — responsables religieux, civils, associatifs et survivants.

« L’objectif n’est pas de désigner des coupables à l’avance, mais d’établir des faits vérifiables, documentés, et reconnus à l’échelle internationale », insiste-t- il.


Le projet est actuellement présenté à plusieurs États européens, dont la France, l’Allemagne et les Pays-Bas, ainsi qu’à des partenaires universitaires travaillant sur les crimes de masse et la justice transitionnelle.


Les défis persistants de l’exil

Farhad souligne les limites des dispositifs d’accueil des survivants yézidis en Europe, en particulier pour les femmes qui ont été réduites en esclavage par Daesh. Selon lui, ces survivantes rencontrent encore de grandes difficultés : isolement, prises en charge psychologiques limitées, démarches administratives longues et complexes. « Certaines familles restent fragilisées pendant des années. Les traumatismes ne disparaissent pas avec la sécurité matérielle », explique-t-il.


Voice of Ezidis a transmis plusieurs rapports et propositions aux autorités françaises, visant notamment à améliorer l’accompagnement psychologique, le regroupement familial et la coordination entre institutions. Il se souvient aussi des longues journées passées dans les camps ou à organiser l’aide depuis l’exil : « Chaque instant semblait suspendu entre l’espoir et la peur. »


« La mémoire ne suffit pas »

Dix ans après les faits, Farhad Shamo Roto poursuit son engagement sans se faire d’illusions sur la rapidité d’une reconnaissance judiciaire globale. « Je crois en une vérité fondée sur des preuves concrètes, et non sur des récits contradictoires. », affirme-t-il.


À l’approche des commémorations du génocide yézidi, il le rappelle : « Nous ne demandons pas une compassion éternelle. Nous demandons des garanties, des mécanismes de responsabilité, et une volonté politique de prévenir. La mémoire seule ne suffit pas. »


L’exil n’a jamais été pour lui un renoncement, c’est une nouvelle voie pour continuer son engagement en faveur des survivants et de la justice.



Photos personnelles de Farhad Shamo Roto, Irak.

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