Irak : la mission de l’OTAN à l’épreuve des crises, entre retrait forcé et retour espéré
- 21 mai
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Par Audrey Rodrigues
Pendant un an, le général français Christophe Hintzy a dirigé la mission de l’OTAN en Irak dans un contexte de fortes turbulences régionales. Entre réorganisation stratégique, guerre régionale, évacuation d’urgence et maintien du dialogue avec Bagdad, le commandant sortant défend le bilan d’une mission qu’il juge devenue essentielle à la stabilité irakienne et à l’influence occidentale au Moyen-Orient.
Bagdad n’est plus la ville assiégée et fracturée qu’elle fut au plus fort des guerres américaines et de l’expansion de l’organisation État islamique. Huit ans après la défaite territoriale de Daesh, l’Irak cherche désormais à stabiliser ses institutions, renforcer ses forces de sécurité et retrouver une place d’équilibre dans une région sous tension permanente. C’est dans ce contexte que le général Christophe Hintzy a commandé, du 22 mai 2025 au 19 mai 2026, la NATO Mission Iraq (NMI), mission non combattante de conseil et d’assistance créée à la demande du gouvernement irakien en 2018.
Composée de 750 personnels issus de 28 pays alliés ou partenaires de l’Alliance atlantique, la mission vise à conseiller les institutions sécuritaires irakiennes, renforcer leurs capacités et empêcher toute résurgence durable de Daesh. À terme, l’objectif affiché est aussi politique : inscrire l’Irak dans un partenariat de long terme avec l’OTAN, dans une région où les équilibres demeurent particulièrement fragiles.
À Bagdad, les stigmates des décennies de conflits restent visibles. Mais la capitale irakienne offre aussi le visage d’un pays qui tente de se reconstruire. « La vie à Bagdad est bouillonnante, les restaurants sont pleins », observe le général. Les embouteillages permanents, dit-il, ressemblent parfois « à un week-end de chassé-croisé entre juilletistes et aoûtiens » — un désordre urbain devenu, paradoxalement, le signe d’une reprise économique et d’un retour progressif à une forme de normalité.
Une mission de conseil plus politique qu’opérationnelle
Contrairement à l’image souvent associée aux opérations internationales en Irak, NMI n’intervient pas directement dans les combats contre les groupes djihadistes. Son rôle consiste à conseiller les ministères de la défense et de l’intérieur, harmoniser les formations militaires, améliorer les capacités de commandement ou encore soutenir la gestion de crise et la lutte contre la corruption.
Le mandat français s’est concentré sur 29 objectifs de long terme couvrant des domaines très variés : modernisation des programmes de formation des officiers, simulation opérationnelle, rationalisation des effectifs, leadership, digitalisation ou encore coordination entre institutions sécuritaires.
Dès sa prise de commandement, Christophe Hintzy dit avoir voulu insuffler un changement de rythme au sein de la mission. « Il fallait éviter l’écueil du “on a toujours fait comme cela” », explique-t-il. Les réunions internes sont multipliées, les processus réorganisés et plusieurs bureaux de liaison sont installés directement au sein des grands états-majors irakiens afin de fluidifier les échanges quotidiens.
Très vite, la mission affirme avoir bénéficié d’un niveau de confiance inédit auprès des autorités militaires irakiennes.
Le général revendique une présence constante auprès des responsables politiques et militaires irakiens, tout en accompagnant personnellement ses équipes de conseillers pour faciliter certains contacts et accélérer les projets en cours.
Après trois mois de mandat, les équipes de la mission remettent aux autorités irakiennes un rapport interne baptisé “honest feedback”, dressant un état des lieux critique des structures de sécurité et proposant 31 recommandations. Vingt-et-une d’entre elles seront validées par le chef d’état-major irakien.
Pour le général Christophe Hintzy, le principal risque dans ce type de mission reste toutefois celui de l’incompréhension culturelle. « Il faut laisser ses certitudes à la maison », insiste-t-il. « Vouloir imposer une solution occidentale sans prendre en compte la culture irakienne serait une erreur. »
Cette approche pragmatique s’est notamment traduite par un travail de rapprochement entre des institutions irakiennes historiquement cloisonnées. NMI a ainsi accompagné des exercices conjoints de simulation afin d’améliorer les capacités de commandement et la coordination entre l’armée, la défense aérienne et le ministère de l’intérieur.
Une menace djihadiste contenue mais persistante
Le général estime aujourd’hui que la menace représentée par Daesh en Irak est « faible et localisée ». Quelques cellules demeurent actives dans des zones reculées, mais les forces irakiennes seraient désormais capables de les contenir sans soutien opérationnel étranger direct.
La mission de l’OTAN contribue donc indirectement à la lutte contre le groupe djihadiste, non pas en participant aux opérations militaires, mais en renforçant les capacités structurelles des forces de sécurité irakiennes : formation des cadres, organisation du commandement, exercices de simulation ou encore amélioration de la coordination entre institutions.
L’Irak reste néanmoins sous forte tension sécuritaire régionale, notamment en raison des conséquences persistantes de la guerre en Syrie et de la rivalité entre l’Iran et les États-Unis sur le territoire irakien.
Selon Christophe Hintzy, la principale menace pesant aujourd’hui sur la stabilité du pays ne provient plus prioritairement de Daesh mais de la prolifération des armes et de l’influence de certaines milices armées. « Les Irakiens veulent éviter à tout prix une guerre civile et une déstabilisation interne », souligne-t-il.
Le général dit avoir pu mesurer cette évolution au fil de ses déplacements à Bassorah, Najaf, Karbala, Ramadi-Falloujah ou encore Kirkhush, au nord-est de Bagdad. « Je ne me suis jamais senti en danger pendant ma mission », affirme-t-il, tout en reconnaissant le poids durable des représentations occidentales associées à l’Irak.
Le choc des crises régionales
Le mandat du général Hintzy aura néanmoins été marqué par une succession de crises majeures. Trois semaines après sa prise de commandement, la région est secouée par la « guerre des douze jours » de juin 2025.
Dans le même temps, l’opération internationale Inherent Resolve, menée sous commandement américain contre Daesh, entame une profonde réorganisation et quitte progressivement Bagdad à l’automne 2025 pour se redéployer vers le Kurdistan irakien.
Ce départ américain modifie profondément l’équilibre logistique et sécuritaire du camp Union 3, jusque-là partagé avec les forces américaines. À partir du 1er octobre, l’OTAN récupère l’ensemble des responsabilités du site. Le général français doit alors assurer simultanément le commandement des 750 personnels de la mission ainsi que celui d’environ 500 contractuels civils présents sur la base.
Dans le même temps, l’ONU met fin au mandat de sa mission politique en Irak, l’UNAMI, tandis que la mission européenne EUAM poursuit sa coopération avec Bagdad, notamment sur les questions de gestion de crise et de lutte contre la corruption.
Pour l’OTAN, cette recomposition progressive des présences internationales renforce encore l’importance stratégique de NMI dans un pays devenu l’un des principaux terrains de compétition d’influence au Moyen-Orient.
L’évacuation de mars 2026
La séquence la plus critique survient entre février et mars 2026. Situé à proximité immédiate de l’ambassade américaine de Bagdad, régulièrement ciblée par des tirs de roquettes et des drones Shahed, le camp Union 3 entre dans une zone de risque accrue.
Le 13 mars, l’OTAN ordonne l’évacuation des 1 300 personnes présentes sur le camp.
« Une opération d’évacuation est une mission militaire extrêmement sensible », rappelle Christophe Hintzy. Appuyée par le CENTCOM américain, AIRCOM et le Joint Force Command de Naples, l’opération est menée en deux rotations les 18 et 20 mars.
Le général ne cache pas la frustration provoquée par cette décision. « Le culte de la mission est sacré chez les militaires », confie-t-il. « Ma mission ce jour-là était d’évacuer tout le monde en sécurité. »
Le départ de Bagdad reste manifestement l’un des moments les plus marquants de son mandat. Il se souvient encore des pluies diluviennes tombées le jour du retrait final. « Je me suis dit en quittant le camp que même l’Irak pleurait notre départ », raconte-t-il.
Une mission poursuivie à distance depuis Naples
Après l’évacuation, une cellule réduite de 65 personnes est réinstallée à Naples afin de maintenir les activités de conseil à distance par visioconférence. Une solution que le général reconnaît avoir initialement accueillie avec scepticisme. « La notion de conseil à distance, qui plus est au profit d’un pays arabe, peut paraître étrange », admet-il.
Pourtant, les échanges avec les autorités irakiennes se poursuivent. Selon lui, le chef d’état-major irakien et le ministre de l’intérieur ont donné des consignes explicites afin de maintenir les liens avec l’OTAN.
Le général voit dans cette continuité la preuve de la solidité des relations construites au fil des mois. « Derrière les liens établis depuis de longs mois entre la mission et les Irakiens, il y avait une vraie volonté de continuer le travail ensemble. »
L’Irak, enjeu stratégique pour l’OTAN
Au-delà des seules questions sécuritaires, le général insiste sur l’importance géopolitique croissante de l’Irak pour les Occidentaux. « La compétition stratégique est intense en Irak », affirme-t-il, évoquant simultanément l’influence iranienne, « l’opportunisme russe » et l’engagement économique chinois.
Dans ce contexte, NMI représente selon lui un instrument d’influence essentiel pour l’Alliance atlantique. « Plus notre absence se prolonge, plus un espace stratégique s’ouvre pour nos compétiteurs », prévient-il.
Le commandant sortant estime même que l’Irak constitue aujourd’hui l’un des rares pays de la région affichant aussi ouvertement sa volonté de coopérer avec l’OTAN. « L’Irak aime l’OTAN et veut plus d’OTAN », résume-t-il.
Devant le Conseil de l’Atlantique nord, le général a d’ailleurs affirmé n’avoir « jamais vu une relation aussi solide entre un pays et une mission » en trente-sept années de carrière.
Le défi du retour
Pour Christophe Hintzy, l’enjeu principal des prochains mois sera désormais celui du retour physique de la mission à Bagdad. « La distance coûte cher en influence et en crédibilité », estime-t-il.
Le général dit avoir proposé dès janvier dernier une évolution progressive de la mission sur cinq ans afin de consolider les réformes engagées tout en transférant progressivement certaines responsabilités vers des coopérations bilatérales occidentales.
Les discussions sur l’avenir de NMI doivent se poursuivre lors du sommet de l’OTAN prévu à Ankara les 7 et 8 juillet prochains.
Mais pour l’officier français, une conviction demeure : la mission ne peut se réduire à une simple présence symbolique. « Nous devons déployer une présence suffisante pour générer de l’influence », insiste-t-il. « Le véritable test est de savoir si les réformes engagées sous l’impulsion de NMI se poursuivront sans nous. »
Au terme de ce mandat marqué par les crises, les réorganisations et les tensions régionales, le général revendique une certitude : celle d’avoir consolidé la place de l’OTAN en Irak au moment où l’équilibre du Moyen- Orient reste plus incertain que jamais.
Et de citer Henri Lacordaire, phrase qui l’a accompagné tout au long de sa carrière : « Entre le passé où sont nos souvenirs, et le futur où sont nos espoirs, il y a le présent où sont nos devoirs. »
Photos : État-major des armées - OTAN















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