Lutte anti-drone : CERBAIR anticipe une phase de consolidation et d'industrialisation du secteur

Par Audrey Rodrigues
ENTRETIEN - Alors que les drones s’imposent comme un élément clé des conflits modernes et de la protection des infrastructures sensibles, le marché de la lutte anti-drone entre dans une phase d’industrialisation et de consolidation. Lucas Le Bell, cofondateur et président de CERBAIR, revient sur les défis technologiques, réglementaires et industriels qui redessinent le secteur.
Créée en 2015, CERBAIR s’est développée sur un marché encore émergent à l’époque : celui de la lutte anti-drone. « Nous avons fondé l’entreprise avec l’intuition que la prolifération des drones civils allait devenir un sujet de défense majeur », rappelle Lucas Le Bell.
Dix ans plus tard, l’entreprise figure parmi les acteurs français de référence du secteur. Ses systèmes sont aujourd’hui déployés sur des sites militaires, des Points d’Importance Vitale (PIV) ainsi qu’auprès d’opérateurs habilités, en France et à l’international.
La société maîtrise l’ensemble de la chaîne opérationnelle : détection des signaux radiofréquences, caractérisation de la menace, localisation du télépilote, transmission de l’alerte aux autorités compétentes et, lorsque le cadre juridique le permet, neutralisation du drone.
Accompagnée à ses débuts par le startup studio français Technofounders, resté actionnaire de référence, CERBAIR annonce aujourd’hui une opération capitalistique destinée à accélérer son industrialisation et son expansion internationale.
Une opération capitalistique pour franchir un cap industriel
L’entrée de Latour Capital et du Fonds Innovation Défense (FID), géré par Bpifrance pour le compte de l’État, répond à une ambition clairement affichée : faire émerger un acteur européen de premier plan sur le marché de la lutte anti-drone.
Pour Lucas Le Bell, cette opération associe deux dimensions complémentaires. D’un côté, Latour Capital apporte les moyens d’accélérer l’industrialisation et l’internationalisation de l’entreprise. De l’autre, le Fonds Innovation Défense garantit un ancrage souverain et un alignement avec les priorités stratégiques françaises. « Le marché vient de basculer », estime le dirigeant.
Cette bascule résulte notamment de l’évolution du cadre réglementaire, qui ouvre progressivement les capacités de lutte anti-drone à certains opérateurs privés habilités. Selon CERBAIR, plus de 1 500 sites pourraient à terme être concernés en France.
Face à cette montée en puissance de la demande, les industriels doivent désormais produire à plus grande échelle tout en maintenant un rythme soutenu d’innovation « Pour rester un acteur de tête, il faut industrialiser, exporter et investir en R&D dans le même cycle. »
L’Ukraine accélère la transformation du secteur
La guerre en Ukraine a profondément modifié la perception des drones sur les champs de bataille. Si les premiers signaux étaient déjà apparus lors du conflit du Haut-Karabakh en 2020, les affrontements actuels ont révélé l’ampleur du phénomène.
Selon Lucas Le Bell, près de 80 % des pertes observées aujourd’hui sur le champ de bataille seraient attribuées aux drones. Mais la véritable rupture ne réside pas uniquement dans leur omniprésence.
Elle se situe dans la vitesse à laquelle les technologies évoluent. « Entre la version d’un drone et sa contre-mesure, il se passe parfois quelques semaines. »
Une réalité qui bouscule les cycles traditionnels de l’industrie de défense, historiquement construits sur des programmes s’étalant sur dix à quinze ans.
Désormais, les industriels doivent concevoir des architectures modulaires capables d’intégrer rapidement de nouvelles évolutions technologiques.
Pour CERBAIR, cette nécessité d’adaptation permanente constitue précisément le fondement de sa stratégie depuis sa création.
Le défi économique : reprendre l’avantage sur l’attaquant
L’un des grands enjeux de la lutte anti-drone réside dans l’équation économique. Comment neutraliser efficacement des drones coûtant parfois quelques centaines d’euros sans mobiliser des systèmes valant plusieurs centaines de milliers, voire plusieurs millions d’euros ? « On ne répond pas à un drone à mille euros avec un missile à un million », résume Lucas Le Bell.
Cette contrainte impose une approche fondée sur la qualité de la détection et de la caractérisation.
Identifier rapidement un drone, comprendre son comportement, localiser son télépilote et qualifier précisément la menace permettent d’éviter le recours systématique à des moyens d’interception coûteux.
Dans cette logique, le brouillage électromagnétique demeure aujourd’hui l’effecteur présentant le meilleur rapport coût-efficacité.
L’entreprise travaille également sur des solutions cinétiques plus accessibles afin de rétablir une forme « d’asymétrie inverse », où le défenseur retrouve un avantage économique sur l’attaquant.
Détection, réactivité et cadre juridique : les trois limites actuelles
Malgré les progrès réalisés ces dernières années, les systèmes anti-drones restent confrontés à plusieurs défis majeurs.
Le premier concerne la détection. Les environnements urbains denses compliquent toujours l’identification des signaux radiofréquences. L’émergence de drones plus autonomes et plus discrets rend également la tâche plus complexe.
Le deuxième défi concerne le temps de réaction. Dans un scénario réel, quelques secondes peuvent faire la différence entre une menace neutralisée et une intrusion réussie.
C’est précisément sur ce point que l’intelligence artificielle apporte aujourd’hui une valeur ajoutée significative.
Enfin, la troisième limite est d’ordre réglementaire et juridique. « Neutraliser un drone suppose un mandat clair, une chaîne d’autorisation rapide et un cadre juridique stabilisé. Sans cela, la meilleure technologie ne sert à rien. » précise Lucas LeBell.
Pour le dirigeant, cette question constitue aujourd’hui l’un des principaux enjeux de déploiement des capacités anti-drones en environnement civil.
L’IA, accélérateur de décision mais pas décideur
L’intelligence artificielle occupe désormais une place importante dans les systèmes développés par CERBAIR.
Son rôle est avant tout opérationnel. Elle permet d’améliorer la caractérisation des signaux afin de distinguer un drone autorisé d’un drone hostile, un protocole connu d’un protocole atypique ou encore un drone commercial d’une menace potentielle.
L’IA permet également de réduire le délai entre la détection initiale et l'émission d’une alerte qualifiée vers l’opérateur.
Ce gain de temps est devenu essentiel dans un environnement où les menaces évoluent extrêmement rapidement.
Pour autant, Lucas Le Bell fixe une limite claire. « L’IA aide à décider, elle ne décide pas. » La décision d’engagement demeure strictement humaine, un principe que l’entreprise considère comme fondamental.
Le brouillage, entre efficacité et contraintes réglementaires
Le brouillage radiofréquence reste aujourd’hui l’un des moyens les plus efficaces pour neutraliser un drone. Mais son utilisation demeure fortement encadrée.
En France, le Code des postes et des communications électroniques interdit par principe le brouillage des communications, sauf pour certaines autorités habilitées telles que les armées, les forces de police, la gendarmerie, les douanes ou l’administration pénitentiaire. Cette réalité réglementaire structure directement le marché de la lutte anti-drone.
Pour CERBAIR, l’enjeu consiste donc à développer des systèmes capables d’intervenir avec une précision maximale sans perturber les communications légitimes environnantes.
C’est la raison pour laquelle l’entreprise investit depuis plusieurs années dans des technologies de brouillage directif et de ciblage par bandes étroites.
L’objectif n’est pas de neutraliser l’ensemble des communications d’une zone mais de cibler précisément le drone concerné.« C’est moins spectaculaire que d’éteindre tout un quartier, mais c’est ce qui rend la solution réellement déployable sur un site protégé », souligne Lucas Le Bell.
CERBAIR-DELAIR : la convergence du drone et de l’anti-drone
L’un des événements marquants de l’année est également la signature d’un partenariat stratégique de long terme avec DELAIR.
Pour Lucas Le Bell, il s’agit du premier rapprochement industriel d’envergure en France entre un constructeur de drones et un spécialiste de la lutte anti-drone.
CERBAIR apporte ses capacités de détection, d’identification et de neutralisation par brouillage électromagnétique.
DELAIR apporte notamment ASPIK, un drone intercepteur capable d’aller au contact de la menace en vol, ainsi que ses compétences en guerre électronique embarquée. L’ambition est de réunir dans une même chaîne d’engagement les approches dites « soft kill » – fondées sur le brouillage – et les approches « hard kill » reposant sur l’interception physique.
Une évolution qui reflète la transformation du métier. « Détection, caractérisation et alerte demeurent le cœur du système. Mais il faut désormais pouvoir proposer un continuum complet d’action. »
Une frontière claire : fournir une capacité, pas conduire l’action
Si les systèmes deviennent plus offensifs, CERBAIR insiste sur un principe fondamental : l’entreprise ne se substitue jamais aux autorités compétentes.
« CERBAIR n’est pas opérateur. Nous ne tirons pas. » L’entreprise fournit les moyens techniques de détecter, qualifier et neutraliser une menace lorsque le cadre légal l’autorise.
La décision d’engagement reste toujours entre les mains d’un opérateur habilité, qu’il soit militaire, étatique ou privé dans les cas prévus par la réglementation. Pour Lucas Le Bell, cette distinction constitue une frontière essentielle et durable du métier.
La prochaine bataille sera industrielle
Si la lutte anti-drone est souvent perçue comme une compétition technologique, le dirigeant estime que la véritable bataille est désormais ailleurs.
« Les briques techniques existent. Plusieurs acteurs européens savent les fabriquer. » selon lui, l’avenir se jouera davantage sur la capacité à produire à grande échelle, à maintenir des systèmes déployés sur plusieurs continents et à financer des cycles d’innovation rapides.
À cela s’ajoute un défi spécifiquement européen. Trois facteurs freinent encore la consolidation du secteur : la fragmentation des doctrines nationales, la fragmentation des programmes d’acquisition et la fragmentation industrielle.
Chaque armée conserve ses propres règles d’emploi et ses propres chaînes de commandement. Les achats restent largement nationaux. Enfin, de nombreux acteurs demeurent concentrés sur des technologies isolées plutôt que sur des architectures complètes.
Pour Lucas Le Bell, cette situation ne pourra pas durer. « La consolidation est inéluctable. Elle se jouera autour de quelques plateformes systèmes, pas autour de capteurs isolés. »
Dans cette perspective, CERBAIR entend occuper une place de spécialiste européen de référence, capable de s’intégrer aux grands systèmes de défense tout en conservant son expertise propre.
L’opération capitalistique annoncée aujourd’hui lui donne désormais les moyens d’ambitionner ce rôle à l’échelle du continent.





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