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Vers une guerre aérospatiale interconnectée et automatisée

  • 31 mai
  • 6 min de lecture
Photo : Ministère des armées.
Photo : Ministère des armées.

Par Audrey Rodrigues


Dans l’amphithéâtre Foch de l’École militaire, le colloque annuel de l’Armée de l’Air et de l’Espace a réuni, le 28 mai 2026, militaires, industriels et chercheurs pour plusieurs heures d’échanges consacrés aux mutations qui redessinent la guerre aérospatiale.


Réunissant hauts responsables militaires, industriels de la défense et experts civils, l’événement a dressé le portrait d’un champ de bataille en profonde mutation, marqué par l’automatisation, la saturation technologique et le retour durable de la haute intensité.


Dans les différentes tables rondes, une même idée s’est imposée : la conflictualité aérienne et spatiale de demain sera plus contestée, plus dense, et de plus en plus structurée par des systèmes interconnectés et autonomes, déplaçant progressivement la décision militaire vers des architectures algorithmiques et des « systèmes de systèmes ».


Une pensée stratégique « à l’épreuve du choc »


Le général Jérôme Bellanger, chef d'état-major de l'armée de l'air et de l'espace. Audrey Rodrigues / SENTRY Média.
Le général Jérôme Bellanger, chef d'état-major de l'armée de l'air et de l'espace. Audrey Rodrigues / SENTRY Média.

En ouverture, le général Jérôme Bellanger, chef d’état-major de l’Armée de l’Air et de l’Espace, a insisté sur la nécessité d’un « grand écart intellectuel » entre le passé et les ruptures technologiques à venir.


Dès les premières minutes, le chef d’état-major remercie le général Jean- Baptiste Le Saint et les équipes du CESA pour l’organisation du colloque, soulignant la qualité des tables rondes et des intervenants « qui placent la barre très haut », à la hauteur des exigences du contexte stratégique actuel.


Le général a replacé son propos dans une logique historique longue, rappelant que la compréhension de la puissance aérienne et aérospatiale a toujours été progressive, faite d’avancées et de retards.


Il cite notamment la défaite de 1870 comme point de départ d’une remise en cause des modèles établis, puis la Première Guerre mondiale où l’arme aérienne demeure subordonnée aux forces terrestres avant de s’émanciper progressivement, jusqu’à Verdun.


Il évoque également les ruptures de la Seconde Guerre mondiale et les recompositions doctrinales ultérieures.


L’opération « Desert Storm », il y a 35 ans, est présentée comme un moment clé de bascule vers la guerre aérienne moderne et interalliée, où les aviateurs ont dû « prendre à marche forcée le langage de la guerre moderne ».


Le retour d’un « choc » anticipé d’ici 2030

Le général Bellanger a surtout insisté sur un point central : la nécessité d’anticiper des ruptures majeures à court terme, dans un contexte stratégique en forte accélération. « Nous devons nous attendre à un choc d’ici 2030 », averti-t-il.


Il a évoqué une accélération des conflits contemporains, illustrée notamment par les frappes massives menées en Ukraine et l’intensification des échanges de frappes à longue portée.


Selon lui, les évolutions observées dans la conduite de la guerre par la Russie en Ukraine, de même que la montée en cadence de l’industrie aéronautique chinoise, témoignent d’un rééquilibrage stratégique à l’échelle mondiale.


Il a également mis en avant le développement d’engagements multi-domaines associant frappes de précision, renseignement satellitaire et intégration de capteurs terrestres, aériens et spatiaux.


Dans ce cadre, la supériorité aérienne demeure, selon lui, un facteur structurant des opérations modernes, conditionnant la liberté d’action et la capacité de projection.


Combat collaboratif, IA et systèmes de systèmes

La transformation majeure identifiée par le chef d’état-major est celle du « combat collaboratif », défini comme l’interconnexion entre plateformes habitées et non habitées.


Il a notamment évoqué des expérimentations récentes dans lesquelles un drone collaboratif a pu engager une cible aérienne en coordination avec un avion de chasse et un avion de détection, grâce à des architectures ouvertes et à des standards communs d’interopérabilité.


Dans cette logique, la supériorité future reposera sur la capacité à faire fonctionner un « système de systèmes », où la performance globale dépasse celle de chaque plateforme prise isolément.


L’intelligence artificielle, la connectivité et les constellations satellitaires en orbite basse apparaissent ainsi comme des briques essentielles de cette nouvelle architecture de combat.


Le général a également souligné le rôle croissant de l’espace dans la réduction des délais de décision et l’augmentation de la masse de données exploitées en temps réel.


Héritages de la guerre du Golfe et de Daguet


De gauche à droite : Le Dr. Jérôme De Lespinois, Le Pr. Louis Gautier, Le GCA Philippe Steininger et le LTN Hugo. Audrey Rodrigues / SENTRY Média.
De gauche à droite : Le Dr. Jérôme De Lespinois, Le Pr. Louis Gautier, Le GCA Philippe Steininger et le LTN Hugo. Audrey Rodrigues / SENTRY Média.

La première table ronde était consacrée aux héritages des grandes opérations aériennes modernes, en particulier la guerre du Golfe et l’opération Daguet.


Les intervenants ont rappelé que la guerre du Golfe constitue un moment de rupture doctrinale majeur, consacrant la supériorité aérienne comme condition préalable à toute action terrestre d’envergure.

L’efficacité des frappes aériennes, la centralité du renseignement et la coordination interalliée y ont profondément transformé les doctrines militaires occidentales.


L’opération Daguet a été évoquée comme un moment d’intégration de la France dans ce modèle de guerre de coalition, structuré autour de la puissance aérienne et de la coordination des moyens.


Ces références ont permis de replacer les transformations actuelles dans une continuité historique, où chaque rupture s’inscrit dans une recomposition progressive des doctrines.


Accélération technologique et transformation des architectures de combat


Mme Héloïse Fayet, Le GCA Marc Bouil et le CDT Jean-Baptiste. Audrey Rodrigues / SENTRY Média.
Mme Héloïse Fayet, Le GCA Marc Bouil et le CDT Jean-Baptiste. Audrey Rodrigues / SENTRY Média.

La deuxième table ronde était dédiée aux transformations technologiques qui redessinent aujourd’hui la conduite des opérations militaires.


Les intervenants ont souligné l’accélération des cycles d’innovation, qui contraint les armées à adapter en permanence leurs équipements et leurs modes d’action. Au cœur de cette évolution, le combat collaboratif s’impose progressivement comme un nouveau modèle opérationnel, fondé sur la mise en réseau des plateformes, le partage massif des données et l’intégration croissante de l’intelligence artificielle.


L’espace occupe désormais une place centrale dans cet écosystème. Longtemps considéré comme un simple appui aux opérations, il est devenu une composante indispensable des capacités militaires modernes, tant pour les communications que pour le renseignement et la coordination des forces.


Pour le général Marc Le Bouil, Commandant de La Défense Aérienne et des Opérations Aériennes (CDAOA), les milieux aérien et spatial forment désormais un ensemble indissociable. « Il n’y a pas d’opération aérienne sans segment spatial », a-t-il rappelé, soulignant l’importance des capacités de renseignement et de connectivité dans la conduite des missions.


Le général a décrit une chaîne opérationnelle intégrée allant de la compréhension du champ de bataille jusqu’à l’engagement dans la profondeur, dans un contexte où la rapidité de la décision devient un facteur déterminant.


Il a également évoqué l’évolution des structures de combat vers des dispositifs combinant avions de chasse, drones et moyens de lutte anti-drones, illustrant la transformation en cours des capacités aériennes et spatiales.


Industrie de défense : cadence, masse et tension capacitaire


Mme Julie Gauthier, le GDA Philippe Suhr, Mr. Alexandre Papaemmanuel et Mr. Romain Lucazeau. Audrey Rodrigues / SENTRY Média.
Mme Julie Gauthier, le GDA Philippe Suhr, Mr. Alexandre Papaemmanuel et Mr. Romain Lucazeau. Audrey Rodrigues / SENTRY Média.

Le débat s’est ensuite déplacé vers les enjeux industriels, avec l’intervention d’Alexandre Papeammanuel, directeur de la stratégie chez MBDA et enseignant à Sciences Po.


Il a décrit une base industrielle et technologique de défense (BITD) sous tension, prise entre la hausse immédiate des cadences de production liée au retour de la haute intensité et la nécessité de préparer les systèmes d’armement de nouvelle génération.


Il a insisté sur la notion de « masse abordable », qui suppose d’intégrer une logique d’attrition accrue dans les conflits futurs et de concevoir des systèmes capables d’être produits rapidement, en grande quantité et à coût maîtrisé, afin de soutenir la durée des engagements.


La science-fiction comme miroir des représentations militaires

L’écrivain Romain Lucazeau a apporté une perspective différente, en interrogeant la manière dont les sociétés occidentales se représentent la guerre aérienne.


Il a souligné le paradoxe d’une faible présence du combat aérien dans la science-fiction du XXe siècle, malgré son importance stratégique réelle. Selon lui, cette absence tient notamment au caractère immédiatement abstrait du combat dans les airs et dans l’espace, qui efface la matérialité traditionnelle du champ de bataille.


À travers des références littéraires et historiques, il a insisté sur la façon dont les représentations culturelles influencent la perception des conflits futurs, parfois autant que les analyses strictement militaires.


Tables rondes et retours d’expérience stratégiques



Les tables rondes ont notamment permis de revenir sur les transformations des conflits contemporains, en particulier les retours d’expérience des opérations de haute intensité et des campagnes aériennes modernes.


Les échanges ont insisté sur la nécessité de rompre avec des modèles trop rigides et de développer une capacité d’adaptation rapide face à des adversaires eux-mêmes en évolution constante.


La question de la coordination entre forces aériennes, spatiales et numériques a également été centrale, tout comme celle de l’évolution des doctrines d’emploi face à la multiplication des systèmes autonomes.


Une guerre pensée comme un système global


Le GCA Dominique Tardif, major général de l'Armée de l'Air et de l'Espace. Audrey Rodrigues / SENTRY Média.
Le GCA Dominique Tardif, major général de l'Armée de l'Air et de l'Espace. Audrey Rodrigues / SENTRY Média.

En clôture, le général Dominique Tardif a replacé les échanges dans une perspective historique et stratégique plus large, rappelant la continuité entre les grandes évolutions de la puissance aérienne depuis le début du XXe siècle et les transformations actuelles.


Il a souligné que la guerre contemporaine impose de penser la puissance aérospatiale comme un système global, articulant renseignement, commandement, effecteurs et supériorité informationnelle.


Les conflits récents confirment le retour d’une logique de haute intensité et la nécessité de préparer des modèles d’armée capables de combiner masse, technologie et réactivité.


De l’espace aux drones collaboratifs, des constellations satellitaires aux enjeux de production industrielle, le colloque a surtout mis en lumière une certitude : la guerre aérospatiale de demain se prépare dès aujourd’hui.




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