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Sinjar : Call me by Your Sign

  • 16 févr.
  • 6 min de lecture
Paysage du mont Sinjar, Irak. Yolanda Moreno-Leon
Paysage du mont Sinjar, Irak. Yolanda Moreno-Leon

Par Anthony Nemtchenko


Le Sinjar ne se donne pas d’un coup. Il s’impose lentement, comme une fatigue ancienne.

En premier vient le parfum. Une odeur sèche, minérale, mêlée de poussière brulante le jour et glaciale la nuit. Et puis cette odeur grasse de carburant éventé. Le vent apporte parfois une trace plus âcre : plastique brûlé, fer rouillé, quelque chose qui a trop longtemps chauffé au soleil et sous les affrontements des hommes. Rien de franchement identifiable, mais tout semble usé jusqu’à la moelle, usé et usant comme un poids sur les épaules.


La lumière est crue, presque incandescente. Les couleurs sont écrasées : l’ocre domine tout, décliné à l’infini : sable, collines, murs, visages. Le ciel est d’un bleu trop vaste, trop vide, comme s’il n’avait jamais appris la nuance. Ici, même l’ombre paraît fatiguée. Et puis enfin ce silence, surtout, qui surprend. Ce n’est pas l’absence de bruit, mais un silence plein, épais, traversé de sons isolés : le claquement lointain d’une culasse, le moteur d’un pick-up qui tousse puis disparaît, le bruissement d’une rafale contre les pierres. Par moments, un chien aboie, un aboiement bref, sans conviction, comme s’il se souvenait qu’il devait encore signaler la vie.


La terre semble porter une mémoire. Chaque pas soulève une poussière fine qui s’accroche aux chaussures, aux vêtements, à la gorge. On a l’impression qu’elle veut nous happer, comme si partir était une forme de trahison, un abandon interdit. Sous les semelles, le sol est dur, compacté par le passage des hommes, des chars, des fuites précipitées ou des transhumances forcées.

On comprend vite que le temps ne s’écoule pas ici comme ailleurs : il stagne, il attend, il rumine. Le Sinjar donne le sentiment d’un lieu à la frontière de tout, pas seulement entre l’Irak et la Syrie, mais entre le monde d’avant et celui qui se dessine devant nous dans le sang et

l’horreur. On n’y arrive pas comme on arrive quelque part. On y entre comme on entre dans une histoire qui n’a ni début ni fin, mais dont on pressent qu’elle laissera une trace.


Depuis un an, le Sinjar ne sent plus seulement la poussière et le carburant. Il inonde les narines d’une peur fraîche et foudroyante, celle qui n’a pas encore eu le temps de devenir résignation. Une odeur presque animale, mêlée à la sueur froide et aux feux mal éteints des villages abandonnés. Le vent roule sur les collines comme un messager mauvais, apportant parfois des échos : un tir isolé, une détonation trop lointaine pour être ignorée, trop proche pour être rassurante.

Nous sommes là au nom d’une coalition, sous un patch que bien peu de gens ici savent lire. Pour nous, cela se résume à une certitude : Daesh est partout sans jamais être visible. Il ne tient pas le terrain comme une armée. Il habite les interstices : une crête, un verger, une maison vide qu’on croyait morte. Il nous faut le trouver et le neutraliser, dans un paradigme encore bien différent de l’Afghanistan.


La lumière écrase tout, elle ne révèle plus seulement : elle dénonce. Chaque mouvement dans la plaine semble suspect. Les couleurs sont plus dures encore : l’ocre virant au gris, le ciel d’un bleu presque violent. Dans cet hiver de contraste, Daesh n’est jamais loin. Il laisse des signes, des drapeaux apparus une nuit puis disparus. Des corps que l’on retrouve trop tard. Des routes minées sans logique apparente. Sa présence est une pression constante, invisible mais mesurable dans la manière dont les autochtones détournent le regard, dans le silence brutal qui tombe lorsque le moteur s’arrête.

Le son est devenu un langage complexe. Un silence trop long signifie qu’il observe. Un tir unique. Une rafale courte... une explosion. Nous, on observe aussi, on met en œuvre tout ce que l’arsenal des nations occidentales et quelques autres aussi, sait produire de plus technologique, pour entrer dans ce processus de ciblage, dans ce rapport du fort au faible comme on le théorise à Paris ou Washington. Supériorité aérienne, numérique, manœuvres et TTPs1 élaborées contre pickup, machettes, « kalach » et férocité absolue.


La guerre moderne, aseptisée sur les écrans de nos téléviseurs. Mais ici, rien n’est propre, nous le savons, nous le vivons et nous savons également que cette guerre filmée par les médias européens pourrait à tout moment devenir sale aussi sur les trottoirs de nos capitales. On combat ici et on a peur de ne pas être là-bas aussi.


Le Sinjar, je lui dois ce rappel brutal comme d’autres théâtres avant lui : ici, le poids de notre mission n’est pas une affaire personnelle. Elle est collective. Chaque village nettoyé, chaque colline reprise, chaque nuit passée sans attaque est le résultat d’une chaîne fragile de décisions, de confiance tacite, de soutien mutuel, de sacrifices anonymes entre des militaires qui ne se voient pas, qui ne se connaissent qu’au travers de leurs noms de code : leurs « callsigns ». Ils sont nos sésames pour personnifier ses rapports humains distanciés que nous vivons à chaque instant. La radio, la TACSAT, le Thuraya sont nos fils d’Ariane, nous connectant à d’autres humains, ici dans le Sinjar, comme dans le ciel irako-syrien ou à Bagdad, en Europe et aux Etats-Unis.


Pendant des mois, je n’ai connu les autres que par des voix et ces callsigns. Des voix dans le casque, compressées, hachées ou distordues parfois, mais toujours tranchantes. Pas 1 TTP : Tactics, technics and Procedures de prénom. Pas d’histoire ni de visage, juste des callsigns. Des noms de baptème qui au-delà du nécessaire anonymat, ne servent qu’à une chose : être cohérent et tenir ensemble. On se soutient sans se voir. Une section clouée au sol, un appui demandé à la limite du souffle dans un chaos assourdissant. Un « copy clear » calme alors que tout brûle. Un silence volontaire quand il faut laisser faire. On apprenait à reconnaître les autres à des détails minuscules : la façon de compter, un accent à peine perceptible, un tic de langage avant une mauvaise nouvelle et même à la façon de confirmer la réception d’une information ou d’un ordre au travers du « Charlie-Charlie » énoncé muet des deux coups d’alternat à la radio. Il y a celui qui ne parle jamais trop, mais qui arrive toujours à temps. Celui qui annonce les distances comme s’il les voyait déjà. Celui qui plaisante quand la tension devient palpable.


Puis un jour, sans cérémonial, sans fard, dans le secret de nos déplacements, ça arrive. Une base avance. Un hélipad. Un moment entre deux missions. On enlève le casque. On entend la voix en vrai pour la première fois. Elle est la même... et pourtant différente. Plus fragile. Plus humaine.

On se regarde une seconde, une seconde de trop. Il y a ce flottement étrange : Est-ce bien toi ? Et puis quelqu’un prononce le callsign, comme une confirmation d’identité, d’authentification. La poignée de main n’a rien d’exagéré. Pas de tape dans le dos, pas de diatribe hollywoodienne. Juste une pression franche, prolongée, appuyée et un regard qui transperce. Assez pour dire :« Je sais ce que tu as fait pour moi. »

On découvre un visage derrière la voix. Parfois plus jeune qu’imaginé. Parfois plus marqué. On cherche inconsciemment les traces de ce qu’on a traversé ensemble : une fatigue commune, un regard qui dit tout. Il n’y a pas besoin de raconter. Tout a déjà été dit à la radio, au moment exact où ça comptait. Le reste serait superflu et briserait sans doute cette fraternité du chaos.


Puis on se sépare. Chacun repart vers son secteur, sa mission, son silence. Le callsign reprend sa place dans le casque. Mais désormais, quand la voix revient, elle a un visage. Et ça change tout. Pas plus facile. Pas moins dangereux. Mais plus réel. Et ce callsign devient l’incarnation de notre cohésion et de notre désir commun.


Je suis redevable à des dizaines de ces callsigns ici dans le désert froid de décembre comme ailleurs en Afrique, en Europe ou en Asie, depuis et jusqu’alors.

J’ai eu la chance d’en croiser certains mais j’ai surtout eu la chance de les avoir tous avec moi, unis, indéfectibles. Décembre, le froid mord les visages la nuit comme le soleil le jour, mais ces voix sont là et réchauffent. Le Sinjar a vu passer d’autres guerres. Il sait que celle-ci n’est pas finie.

Quand je regarde l’horizon, je ne vois pas une frontière. Je vois un espace disputé, une journée de plus pour nous aussi, mais dans cet endroit, si loin des regards du monde, une voix familière grésille dans la radio, une voix qui rassure : « Hoopa-One-One, On Station ».






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