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À Orléans, ceux qui font rouler la mémoire de la Libération

19 août
8 min de lecture

Dernière mise à jour : 20 août

Les membres de l'association MVCG lors du 82e anniversaire de la libération d'Orléans. Audrey Rodrigues / SENTRY Média.
Les membres de l'association MVCG lors du 82e anniversaire de la libération d'Orléans. Audrey Rodrigues / SENTRY Média.

Par Audrey Rodrigues


Le 16 août 1944, Orléans était libérée après quatre années d’Occupation allemande. Le dimanche 16 août 2026, pour le 82ème anniversaire de cette journée, les véhicules américains de la Seconde Guerre mondiale ont de nouveau traversé le centre-ville. Derrière les Dodge, les Jeep et les uniformes, des collectionneurs entretiennent une mémoire qui s’efface avec la disparition des derniers témoins.


Le 16 août 1944

À l’été 1944, quelques semaines après le Débarquement de Normandie, l’avancée alliée se poursuit à travers la France. Le 16 août, les troupes de la IIIe armée américaine du général George S. Patton atteignent Orléans avec l’appui des Forces françaises de l’intérieur.


Les premiers soldats américains entrent dans la ville par le quartier des Aydes avant de progresser vers le centre. Face à eux, les forces allemandes, déjà en repli, opposent une résistance limitée. Au fil de la journée, les positions sont abandonnées et Orléans retrouve sa liberté. Les derniers combats s’achèvent dans la nuit du 17 au 18 août.


Cette libération est le résultat de l’avancée des forces alliées, mais aussi de l’action de la Résistance locale, qui participe au renseignement et facilite la progression des troupes américaines. Dans le Loiret, cette histoire est également liée à celle des maquis, notamment celui de Lorris, qui participe au combat de la Libération dans les jours qui suivent.


À l'occasion du 82ème anniversaire de la libération d'Orléans, les véhicules américains de la Seconde Guerre mondiale ont de nouveau parcouru les rues de la ville le 16 août 2026. Vidéo : Audrey Rodrigues / SENTRY Média.

Sur la place du Martroi, les véhicules attirent les regards. Certains passants s’arrêtent, d’autres reconnaissent une Jeep ou un Dodge, quelques-uns viennent poser une question. Pour les membres du MVCG Orléans et du RMC de Gien, cette rencontre avec le public fait partie intégrante de la journée. Ils sont venus montrer leurs véhicules, mais aussi raconter ce qu’ils représentent.


Parmi eux, Julien Sautot avait 15 ans lorsque son père, Patrick Sautot, président du MVCG Orléans, entreprit de restaurer sa Jeep avec l’aide de membres de l’association. L’adolescent découvre alors un véhicule, mais surtout l’histoire qui l’accompagne. « Apprendre l’histoire de ce véhicule, comprendre son utilisation et ses subtilités a été pour moi le vrai point de départ de ma passion pour le véhicule et l’histoire qui va avec », raconte-t-il.


La mécanique et l’histoire vont dès lors rester indissociables. À 30 ans, Julien franchit une nouvelle étape et rejoint le bureau de l’association. Son mandat est depuis reconduit tous les trois ans. Près de trente ans après ses premiers pas auprès de son père, il continue de participer à cette aventure.


Chez lui, la mécanique, l’histoire militaire et la transmission ne se séparent pas. Comprendre le fonctionnement d’un véhicule suppose aussi de connaître son usage sur les théâtres d’opérations, ses capacités et le rôle qu’il a pu jouer pendant la guerre.


Il ne considère pourtant pas l’association comme un simple regroupement de collectionneurs. « Nous avons pour habitude de dire que nous sommes un musée roulant ou itinérant », explique-t-il.


Un musée qui vient au public

Faire rouler les véhicules plutôt que les laisser derrière les murs d’un musée répond d’abord à une nécessité mécanique. Un véhicule ancien doit fonctionner pour être entretenu. Mais pour Julien, l’enjeu est aussi d’aller vers ceux qui ne viendraient pas forcément chercher cette histoire.


Les rassemblements sont ainsi l’occasion de faire monter les enfants dans les véhicules, d’expliquer leur fonctionnement et de répondre aux questions. Le public est multiple. Le passionné venu spécialement, l’habitué qui revient chaque année, mais aussi le passant qui découvre presque par hasard la présence de ces véhicules sur la place du Martroi.


La curiosité des visiteurs débouche souvent sur de longs échanges autour des véhicules et de leur histoire.


L’association veille toutefois à ne pas imposer sa présence. Les touristes qui traversent la place peuvent s’arrêter, questionner les collectionneurs ou poursuivre leur chemin. Tous ne comprennent pas nécessairement cet attachement à des véhicules vieux de plus de quatre-vingts ans. Cela aussi, Julien l’accepte.


La transmission ne se limite donc pas à une journée de commémoration. Elle se poursuit à chaque sortie, chaque échange et chaque fois qu’un visiteur prend le temps de s’intéresser à un véhicule et à l’histoire qu’il porte.


Des années pour faire revivre un véhicule

Cette transmission passe par des objets qui ont eux-mêmes une histoire. Bruno est venu avec un Dodge WC 57 de 1942, un véhicule conçu notamment pour le transport des officiers supérieurs.


Le modèle qu’il présente porte les couleurs de la IIIe armée du général Patton. Son immatriculation le rattache au 137e régiment d’infanterie de la 35e division d’infanterie.


Le véhicule n’est cependant pas arrivé jusqu’à Orléans dans l’état où il se trouve aujourd’hui. Après avoir été utilisé par l’armée, il avait été racheté par une entreprise du bâtiment et profondément transformé. Il a fallu reprendre la carrosserie et la mécanique, refaire le moteur et reconstruire ce qui avait été découpé ou détérioré.


Bruno n’a pas réalisé lui-même cette restauration, faute de temps. La personne à laquelle il l’a confiée y a consacré plus d’un an. Il considère aujourd’hui son véhicule comme pratiquement neuf.


Mais conserver de tels véhicules ne signifie pas pour autant disposer facilement de toutes les pièces nécessaires. Les années passent, les stocks diminuent et les collectionneurs doivent parfois attendre longtemps avant de trouver ce qu’ils cherchent.


Julien Sautot connaît cette difficulté. La restauration d’un véhicule simple peut représenter deux années de travail, une fois les pièces réunies. Pour les modèles plus complexes, l’entreprise peut dépasser quinze ans. « Plus les années passent et plus cela devient une véritable quête pour trouver les pièces », explique-t-il.


Le réseau des collectionneurs permet encore de faire circuler les pièces, de procéder à des échanges et de retrouver des éléments d’origine. Mais chacun conserve aussi ses réserves pour les années à venir.


La recherche elle-même fait partie de la collection.


Julien possède notamment une Harley-Davidson WLA de 1943. Il aura attendu près de quinze ans avant de pouvoir l’acquérir, la fiabiliser et enfin la conduire. Pour lui, l’aboutissement de ce projet représentait un véritable rêve.


Au volant d’un Dodge de 1944


Portrait de Frédéric, trésorier du RMC de Gien et membre du MVCG Ingré. Audrey Rodrigues / SENTRY Média.
Portrait de Frédéric, trésorier du RMC de Gien et membre du MVCG Ingré. Audrey Rodrigues / SENTRY Média.

Le défilé permet aussi de comprendre ce que ces véhicules ont de très différent de ceux que nous conduisons aujourd’hui.


Frédéric, trésorier du RMC de Gien et membre du MVCG Ingré, s’est installé au volant d’un Dodge WC52. Il connaît ces véhicules pour les pratiquer régulièrement. Mais prendre place à bord permet aussi de mesurer la distance qui sépare leur utilisation d’alors de celle d’aujourd’hui.


La conduite n’a rien de celle d’un véhicule moderne. Pas de direction assistée, peu d’assistance mécanique, une boîte de vitesses qui impose le double débrayage et des essuie-glaces fonctionnant par dépression. Le rétroviseur vibre, l’éclairage reste rudimentaire et le moteur impose sa présence.


Lorsque les températures baissent, le froid s’invite rapidement dans l’habitacle. Pour les soldats qui les empruntaient en 1944, la situation était évidemment d’une autre nature. Ils devaient faire preuve d’endurance tout en sachant qu’ils partaient parfois vers le combat.


À bord, le bruit du moteur, les vibrations et l’absence de confort donnent une idée, même imparfaite, des conditions dans lesquelles ces véhicules ont été utilisés. Frédéric rappelle toutefois une différence essentielle. Aujourd’hui, les véhicules accompagnent une commémoration. En 1944, ils conduisaient des hommes vers le combat.


« La mémoire s’oublie vite »


Portrait de Jérôme. Audrey Rodrigues / SENTRY Média.
Portrait de Jérôme. Audrey Rodrigues / SENTRY Média.

Pour Jérôme, membre du RMC de Gien, c’est précisément cette proximité qui donne son sens aux rassemblements. L’association compte une cinquantaine de membres. Tous partagent le même intérêt pour les reconstitutions américaines, les véhicules et les uniformes de la Seconde Guerre mondiale.


Mais les commémorations restent au cœur de leur activité, du 8 Mai à l’anniversaire du Débarquement, en passant par la Libération d’Orléans.


La convivialité occupe aussi une place importante. Les membres se retrouvent autour d’une passion commune. Mais lorsqu’ils installent leurs véhicules dans une ville, ils savent qu’ils portent avec eux une histoire qui n’est plus immédiatement connue de tous. « La mémoire s’oublie vite, elle s’efface rapidement », constate Jérôme.


Il arrive ainsi que des habitants demandent pourquoi les véhicules sont là. La date du 16 août 1944, pourtant centrale dans l’histoire de la ville, n’est pas toujours connue.


Alors il faut expliquer. Dire que des jeunes hommes venus des États-Unis sont arrivés ici, qu’ils ont combattu et qu’ils ont participé à la libération d’Orléans.


Des souvenirs familiaux qui s’éteignent



Les témoignages directs de la Seconde Guerre mondiale deviennent eux aussi plus rares.

Julien Sautot le constate lorsqu’il échange avec les visiteurs. Certains viennent encore raconter l’histoire d’un père, d’un grand-père ou d’un proche ayant vécu la guerre. Mais ceux qui ont connu directement

cette période disparaissent. « Les anciens sont partis, certains avec leur secret et leur pudeur », observe-t- il.


Les collectionneurs deviennent alors, à leur manière, des passeurs. Les véhicules, les uniformes et les objets permettent d’ouvrir une conversation avec ceux qui n’ont pas connu cette période et pour lesquels elle peut sembler lointaine.


Julien refuse toutefois de se placer dans une position de donneur de leçons. « Nous n’avons aucune leçon à donner. Par contre, nous sommes ici pour apporter des informations concrètes, vérifiées et certifiées », explique-t-il.


Cette exigence vaut aussi bien pour l’histoire des véhicules que pour leur dimension militaire. La transmission passe par les faits, les objets et les échanges avec le public.


Une mémoire qui se transmet dans le présent

Pour les collectionneurs, le 16 août constitue aussi l’aboutissement d’une année de travail. Les véhicules sont entretenus, les pièces recherchées, les tenues préparées. Une fois sur la route, tout ce travail disparaît presque derrière l’image du convoi.


Pour Julien Sautot, la commémoration prend une dimension particulière lorsqu’il s’agit de rendre hommage à ceux qui ont payé de leur vie la liberté retrouvée. « Honorer les personnes tombées pour notre liberté est essentiel et indispensable », affirme-t-il.


Il souhaite également que les nouvelles générations comprennent que cette journée ne renvoie pas uniquement à une date vieille de 82 ans. Les souvenirs familiaux s’effacent, les témoins disparaissent et la transmission repose désormais de plus en plus sur ceux qui ont choisi de conserver les traces de cette histoire.


Après le passage du cortège dans les rues d’Orléans, les participants se sont retrouvés au Monument de la Victoire pour la cérémonie officielle. Autorités civiles et militaires étaient présentes, parmi lesquelles le maire d’Orléans, Serge Grouard. Le temps du défilé avait laissé place à celui du recueillement, rappelant que derrière les véhicules restaurés et les uniformes d’époque se trouvent des hommes et des femmes qui ont vécu la guerre, combattu et, pour certains, perdu la vie.


À Orléans, les véhicules ne racontent donc pas seulement une époque révolue. Ils permettent encore de faire surgir des souvenirs, de susciter des questions et de transmettre une histoire qui s’éloigne chaque année un peu plus de ceux qui l’ont vécue.


Julien Sautot aimerait que les Orléanais retiennent d’abord le sens de cette journée, jusque dans le son des cloches qui marque chaque 16 août. Il souhaite que chacun prenne le temps de penser quelques instants aux personnes disparues pour leur liberté.


Puis il résume en quelques mots ce que l’association cherche à transmettre aux générations qui viennent : « Commémorer la paix pour éviter la guerre. »



EN IMAGES

la libération d'Orléans, 82 ans après.

Audrey Rodrigues / SENTRY Média




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